Captivité : Bilan 2003

15 mars 2010 par murielle.oriol

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Alors que l’année 2002 s’était terminée sur une bonne nouvelle avec la mise en place par la CITES d’un quota de zéro capture pour la population de grands dauphins (Tursiops truncatus) de la mer Noire, 2003 s’est malheureusement révélée être une année florissante pour l’industrie de la captivité.
Émergence de nouveaux delphinariums, captures massives, morts nombreuses, autant d’évènements tragiques trop faiblement contre-balancés par de maigres victoires qui ont fait de cette année une année noire pour les cétacés.

Toujours plus de delphinariums

L’Europe

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L’année a débuté avec l’ouverture en février en Espagne du plus grand aquarium en Europe : l’Oceanografico à Valence. Initialement, il y était prévu l’importation de 6 orques. Il semblerait que ce projet ait été pour l’instant reporté. En revanche, ce parc accueille d’ores et déjà au moins une quinzaine de grands dauphins (en provenance pour certains d’autres parcs espagnols et pour d’autres de Cuba) et deux bélugas importés d’Argentine, sous le prétexte d’un programme scientifique d’études acoustiques. De nombreux projets de lagons sont également en voie de réalisation, comme au delphinarium de Nuremberg en Allemagne (ouverture prévue en 2005) ou à l’Oltremare en Italie, nouveau complexe destiné à accueillir dès 2004 les dauphins de 4 delphinariums italiens.

Le reste du monde

La situation en dehors de l’Europe est loin d’être réjouissante avec la multiplication des delphinariums et des malheureusement très populaires programmes de nage avec les dauphins. Cela est particulièrement vrai dans les Caraïbes, où des sociétés telles que Dolphin Plus ou Dolphin Quest profitent des capitaux apportés par l’industrie touristique et de la corruption qui règne dans ces îles pour ouvrir de nouveaux complexes aquatiques où les dauphins sont soumis à un harcèlement constant de la part de visiteurs qui ne rêvent que de toucher et de nager avec « Flipper ».

… Et de captures pour les approvisionner

Bien que les responsables des delphinariums clament haut et fort que la reproduction en bassin suffise au renouvellement de la population de cétacés captifs, les captures continuent malgré tout et ont connu un essor important en 2003.

Sénégal

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Fin avril, des ressortissants espagnols capturent illégalement 8 grands dauphins au large de la Casamance (voir n°38 de Planète Mer). Trois d’entre eux périssent dans les filets lors de l’opération. Les trafiquants arrêtés, l’association Océanium basée à Dakar est mandatée pour s’occuper des rescapés. Quand l’équipe arrive sur place seuls sont encore en vie un delphineau et un mâle adulte, emprisonnés dans une piscine minuscule et putride de 60 m3. Le mâle mourra dès le lendemain, et le jeune dauphin sera relâché. Il sera retrouvé mort échoué quelques jours plus tard. Ces dauphins étaient destinés à un programme espagnol de « delphinothérapie », terme bien pompeux pour désigner une activité destinée à gagner de l’argent en profitant du malheur des gens et en exploitant des animaux sauvages.

Iles Salomon

C’est en juillet 2003 qu’a eu lieu la plus importante capture de dauphins jamais orchestrée, dans l’archipel des îles Salomon dans le Pacifique sud (Voir Planète Mer n°39). Les premières informations faisaient état d’environ 200 dauphins capturés, mais il est très probable que le véritable chiffre ne sera jamais connu. Lors d’une visite des inspecteurs de l’UICN au mois de septembre (Union Internationale pour la Conservation de la Nature), seuls 41 dauphins ont pu être observés, mais les trafiquants eux-mêmes ont affirmé avoir eu dans leurs enclos au moins 94 Tursiops.

Dans ce pays en proie à une guerre civile, il a été très difficile aux associations de protection des cétacés (et notamment Australian for Animals) d’avoir accès aux enclos et de rapporter des images témoignant des déplorables conditions dans lesquelles étaient et sont encore détenus ces dauphins (enclos surpeuplé en bord de mer, d’une profondeur maximale de 1,50 mètres…). Malgré une importante contestation internationale, 28 de ces dauphins ont été exportés en juillet vers le delphinarium de Parque Nizuc au Mexique, au mépris de toutes les réglementations internationales. Depuis, un procès pour corruption a été intenté contre les officiels mexicains qui ont délivré les permis d’importation ainsi que contre le juge qui a refusé la confiscation de ces dauphins par l’association COMARINO. Malheureusement, des dizaines de dauphins sont toujours retenus captifs dans les enclos des îles Salomon et des représentants de delphinariums asiatiques et européens ont été aperçus sur place, probablement venus pour choisir leurs futures victimes.

Russie

Le 26 septembre, une orque femelle est capturée dans la région du Kamchatka à l’est de la Russie pour le compte du delphinarium d’Utrish. Une autre orque décède lors de l’opération, empêtrée dans les filets. Il s’agit là de la première capture d’orque depuis celle survenue à Taiji au Japon en 1997. Transférée par avion dans un enclos au bord de la mer Noire, cet animal mourra 13 jours seulement après sa capture, officiellement d’une infection à morbillivirus. Cette affection virale est répandue mondialement chez de nombreuses espèces de cétacés, et ne s’exprime généralement que chez des animaux immunologiquement déprimés (par exemple en raison de la pollution) ou soumis à un stress physiologique important. Le stress engendré par la capture et le transport, ainsi que l’absence de prise de nourriture ont très bien pu constituer les facteurs déclencheurs de l’infection à morbillivirus chez cette orque. Au cours d’un congrès qui s’est tenu au mois de décembre, la communauté scientifique russe a félicité le Dr Mukhametov pour cette capture et pour sa contribution à l’amélioration des connaissances sur cette espèce (!!!).

Chaque année le gouvernement russe délivre d’importants quotas de captures pour les cétacés. Pour 2004, ces quotas ont déjà été fixés et concerneront : 6 orques, 5 grands dauphins, 5 globicéphales et 1220 bélugas. Si les bélugas sont en majorité destinés à la consommation alimentaire des populations autochtones, de nombreux individus sont également destinés à l’industrie de la captivité. Six bélugas en provenance de Russie ont d’ailleurs été importés au mois de novembre par le Marineland de Niagara Falls au Canada.

Japon

Chaque année, l’histoire se répète. Du mois de septembre au mois de mars, plus de 20000 dauphins sont massacrés le long des côtes nippones. Les delphinariums profitent de cette occasion pour « faire leur marché », notamment dans la localité de Taiji, où les cétacés sont rabattus vers la plage avant d’être abattus. Et la saison de chasse 2003/2004 n’a pas échappé à cette règle. Grâce notamment à Richard et Helene O’Barry et l’association One-Voice, nous avons appris qu’au mois de janvier dernier une soixantaine de dresseurs venant de divers delphinariums japonais et étrangers s’étaient rassemblés à Taiji dans le but de choisir de nouveaux animaux pour leurs entreprises, notamment des grands dauphins et des pseudorques. Ces captures violentes montrent une nouvelle fois que les arguments d’éducation à l’environnement et de respect du monde marin avancés par les delphinariums ne sont que des prétextes fallacieux destinés à couvrir une activité mercantile.

Cuba

Bien que beaucoup moins médiatisées cette année, les captures ont continué dans les eaux cubaines. Cuba est devenue au cours des années 90 un des principaux fournisseurs de grands dauphins pour les delphinariums du monde entier. L’Acuario National de Cuba, seul des six delphinariums cubains à avoir l’autorisation de capturer des dauphins, fournit très régulièrement les delphinariums européens, notamment espagnols. Au mois d’août 2003, ce fut le tour du delphinarium de l’île de Malte d’importer 6 Tursiops truncatus (3 mâles et 3 femelles).

Ils sont morts pour notre plaisir

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Cette année de nombreux dauphins captifs sont morts dans le monde entier. Animaux fraîchement capturés ou ayant déjà connu de longues années de captivité, delphineaux nouveau-nés ou petits aguerris dès le plus jeune âge aux plus ridicules des numéros… Pour ne citer que les plus emblématiques d’entre eux :

Iris

38 ans environ, morte le 28 mars au zoo de Duisburg (Allemagne) d’une forme de leucémie rarissime, version officielle vivement contestée. Iris et son fils Ivo avaient été capturés en 1981 dans les eaux du Golfe du Mexique, comme beaucoup d’autres de leurs congénères. Ils ont connu pendant 18 ans les geôles d’un delphinarium belge, fermé depuis, avant d’être exportés vers l’Allemagne. Aucun des petits d’Iris nés en captivité n’a jamais survécu… Cette femelle était devenue un symbole de la lutte contre la captivité en Europe.

Mavis

23 ans environ, morte le 23 juillet au West Edmonton Mall (Canada) de cause inconnue. 4 dauphins ont été capturés pour cette structure en 1985 et 5 petits sont nés. Pourtant, il ne reste aujourd’hui qu’un seul survivant : Howard, qui se morfond depuis la mort de sa compagne dans son bassin situé en plein milieu d’un centre commercial. Le Zoocheck, une association canadienne, a lancé une campagne pour demander son transfert vers une structure mieux adaptée. Le problème est que ce dauphin souffre d’ulcères liés au stress. Une contre-indication à tout transport pour le vétérinaire du delphinarium, mais les spectacles sont toujours assurés…

Akeakamai

27 ans, morte le 2 novembre au Dolphin Institute (Hawaï) d’une infection bactérienne. Cette femelle Tursiops a participé à un important programme de recherche sur les capacités de langage et de cognition des cétacés menées par Louis Herman, fondateur du centre de recherches de Kewalo. En l’espace de 3 ans, cette structure a perdu 3 de ces 4 dauphins.

Keiko

26 ans environ, mort le 12 décembre dans un fjord norvégien d’une pneumonie aiguë. La vie de cette orque, capturée en Islande en 1979, a basculé après la sortie du film « Sauvez Willy » en 1993. La fiction est devenue réalité, ou presque… car si même Keiko a finalement retrouvé ses eaux natales, il n’a jamais vraiment pu se détacher du contact des hommes.

Soulignons ici la mauvaise foi des delphinariums, toujours prompts à annoncer une naissance réussie, mais qui la plupart du temps passent sous silence les décès ou les événements malencontreux tels que la fausse-couche de l’orque Freya survenue en avril 2003 au Marineland d’Antibes.

Quelques bonnes nouvelles

Heureusement, quelques victoires sont venues contrebalancer ce triste tableau. En premier lieu, il faut féliciter l’excellente initiative des dirigeants de l’île de Maui dans l’archipel de Hawaï qui ont décidé d’interdire définitivement la présence de delphinariums sur leur territoire. Maui rejoint ainsi plusieurs états des USA ainsi que des pays comme le Brésil, la Grande-Bretagne, la Norvège ou le Chili qui ont fait savoir depuis plusieurs années déjà leur opposition à toute forme de captivité des cétacés. Mais les deux principales victoires de cette année sont à mettre au crédit d’une importante mobilisation internationale. Tout d’abord, 900 lettres de protestation venant du monde entier et une pétition qui a recueilli pas moins de 20000 signatures ont forcé le maire de la ville de Sanuki au Japon à rejeter le financement d’un projet de centre de delphinothérapie. Enfin et surtout, en janvier 2004, l’action collective des associations de protection des cétacés, et sur place de l’association sénégalaise Océanium, a permis l’arrêt des activités de Mr Schuhmann et de son entreprise la River Zoo Farm, spécialisés dans la capture et le trafic d’animaux sauvages de toutes sortes, et entre autres de lamantins et de grands dauphins. Pour cette année 2004, Mr Schuhmann prévoyait de capturer 20 Tursiops truncatus et surtout de nombreuses espèces de requins protégées.

Conclusion

Le bilan de cette année 2003 a donc été particulièrement lourd pour les cétacés captifs, et l’année 2004 ne s’annonce pas meilleure, avec la multiplication des tentatives de captures dans des pays du Tiers-monde et tous les projets de nouveaux delphinariums tels que celui de Palm Jebel Ali aux Emirats Arabes Unis, qui ouvrira en 2005 ou 2007, et qui proposera des spectacles de dauphins et d’orques au sein d’un immense complexe touristique pour milliardaire.

Mais l’exemple de la Guinée-Bissau nous montre qu’il ne faut pas baisser les bras, et que les actions de protestation peuvent conduire à d’excellents résultats. A ce titre, une manifestation sera organisée le 4 juillet prochain à l’occasion de la semaine internationale du dauphin captif devant le delphinarium de Bruges en Belgique afin de demander la fermeture définitive du dernier delphinarium belge. Il est grand temps que les pays européens adoptent une politique commune concernant les delphinariums en prenant exemple sur le Royaume-Uni, où en 1993, à la suite d’un rapport parlementaire, tous les delphinariums ont été fermés. L’enjeu environnemental majeur de ce XXIème est la sauvegarde et la préservation de l’écosystème marin. Et cette sauvegarde passe en premier lieu par le respect des habitants des océans, et parmi eux les plus fascinants de tous, les cétacés.