Trafic maritime et cétacés

15 août 2010 par murielle.oriol

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La perturbation des cétacés par le trafic maritime est un sujet qui a souvent et depuis longtemps été présenté comme une menace probable et importante mais sur laquelle on connaît peu de chose.
Ce sujet est au centre des préoccupations des spécialistes avec en particulier une table ronde dédiée aux collisions avec les navires durant le dernier congrès de l’ECS (Rome 2001).

Qu’entend-on par trafic maritime ?

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Cela comprend tous les engins se déplaçant sur la surface. On peut les classer sous diverses catégories suivant leur mode de propulsion, leur vitesse, leur taille et leur activité. Deux catégories principales peuvent être retenues :

  • navires transportant passagers et marchandises (cargos, pétroliers, porte-conteneurs, ferries..) souvent de grands navires (plus de 100 m de long) et naviguant à des vitesses de 14 à 40 nœuds. Ils suivent des routes précises qui sont souvent identiques tout au long de l’année ;
  • les bateaux de plaisance à voiles ou à moteur. Leur taille et leur vitesse sont très variables. Ils changent fréquemment de vitesse et de route et l’élément saison est important.

L’impact sur le comportement des cétacés en Méditerranée

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Peu d’études sont entièrement dévolues sur ce sujet. Les rorquals communs semblent être dérangés par les navires s’approchant. Ils semblent accélérer et réduire le rythme de leur souffle en suivant une route d’évitement zigzagante et indécise. Des observations à l’île d’Ischia en Italie, montrent au contraire que les rorquals sont généralement indifférents aux navires passant à plus de 100 m avec des réactions notables s’ils passent plus près. Dans le détroit de Gibraltar, les petits delphinidés (dauphin bleu et blanc et dauphin commun) ne ressentent pas les navires de ligne régulière comme un danger. La même observation a été faite dans la mer Tyrrhénienne. Ces animaux sont même attirés, particulièrement par les vagues du sillage. Cette attirance est plus forte quand les animaux sont en phase de socialisation, moyenne quand ils se nourrissent et faible quand ils sont en transit. A Venise, en Italie, un grand dauphin a été observé réglant sa route de façon à éviter les navires.

Les collisions et leurs risques

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La plupart des données proviennent des rapports d’échouage. Il n’est pas facile de déterminer les causes du décès d’un animal, particulièrement si la carcasse est restée longtemps dans l’eau. Cette méthode est inadéquate : le nombre de cétacés échoués suite à une collision étant sous-estimé, particulièrement avec les grands navires ou la plupart des collisions ne sont pas rapportées par l’équipage, l’animal étant bloqué sur le bulbe. Une chose est sûre, c’est qu’une grande majorité des gros cétacés présentés dans les musées, montrent des fractures osseuses certainement dues à des collisions. La photo-identification peut être un bon moyen pour déterminer le pourcentage des animaux vivants portant des cicatrices dues au contact avec un navire telles des stries parallèles occasionnées par les hélices. Enfin, les témoignages des commandants et les rapports des compagnies maritimes constituent des informations très importantes.

Les risques doivent être évalués à deux niveaux, sur l’individu et sur la population :

  • sur l’individu : un animal peut être indemne, légèrement ou gravement blessé ou tué. L’effet à long terme d’une collision mineure sur le taux de survie n’est pas connu
  • sur la population : Les menaces dépendront du nombre, de l’âge et du sexe des animaux heurtés, blessés ou tués et du statut de conservation de l’espèce. Des populations de grands dauphins sont ainsi menacées et la population des baleines franches de l’Atlantique Nord est aujourd’hui en grand danger. Les collisions ont probablement un effet négligeable sur le statut et l’évolution de la plupart des populations de baleines, mais pour des petites populations, des groupes isolés ou endémiques, cela peut être significatif. Au cours du workshop sur les collisions à Rome en 2001, il a été supposé que les collisions sont un problème uniquement au niveau de la population des baleines franches et pour les mégaptères, mais apparemment par pour les autres.

Les navires en cause

Tout type de navire (voile, moteur) peut heurter des cétacés Les blessures les plus fatales et sérieuses sont causées par des navires de plus de 80 m de long et/ou navigant à des vitesses supérieures à 13 nœuds. Depuis 1950, les collisions ont été responsables de nombreux échouages quand la vitesse et le nombre de navires en service ont dépassé un certain seuil. Des simulations ont été faites par Clyne (Dans Russel et Knowlton 2001). Si la vitesse d’un navire augmente, cela diminue le taux global de collision avec une baleine. Mais en entrant dans le détail, plus grande est la vitesse, plus grand est le risque de collision avec l’étrave, largement plus faible sur les côtés et constant avec la quille. Le même auteur a fait des simulations du passage d’un navire dans une zone de 10 km de côté traversée par 50 baleines. Les trois types de navires choisis (un pétrolier de 300 m de long, un porte-conteneur de 198 m et un navire de pêche de 22 m) donnent des taux de collision très différents. Pour le pétrolier, le taux est plus du double de celui du porte-conteneur et environ 10 fois celui du bateau de pêche. Il a été évalué également la capacité d’évitement des navires avec un animal détecté. Ont été pris en compte les données concernant l’animal (cycle sonde-surface), les moyens de détection et les caractéristiques de manœuvre du navire. Les pourcentages moyens d’un évitement réussi varient de 3 à 60% pour les navires entre 500 tonnes (bateau de pêche) et 160 000 tonnes (pétroliers). Le succès de la manœuvre d’évitement décroît pratiquement proportionnellement quand la vitesse augmente. A 5 nœuds, le bateau de pêche évite avec succès l’animal dans 85% des cas et le pétrolier dans 10 %. A 23 nœuds, ce taux chute à 30% et 3%.

Cas des petits bateaux

Les “jet-ski” n’ont pas de tirant d’eau et peuvent donc aller n’importe où. Ils sont très rapides, changent fréquemment de route et font peu de bruit dans l’eau (audible à environ 450 m par vent de force 3). Un de ces engins, poursuivant un groupe de Tursiops, a fini par tuer le plus jeune. Les kayaks sont silencieux et les animaux ne se rendent compte de leurs présence que très prés provoquant alors une grande frayeur et donc un certain dérangement.

Cas des NGV

Le bruit produit par un NGV est perçu tardivement par rapport au bruit environnant, pas très loin du point de la plus courte distance de passage provoquant une réponse en sursaut.

Sur les routes habituelles, par exemple entre le continent français et la Corse, les collisions existaient avant l’arrivée des NGV, mais le système de stabilisation perfectionné sous la coque est endommagé en cas de collision avec un gros cétacé. Aujourd’hui, les compagnies maritimes travaillent pour résoudre ce type de problème.

Sur des lignes de navigation nouvelles, aux Iles Canaries, on a remarqué que les recrudescences d’échouages d’animaux tués par collision coïncident, sur une dizaine d’années, à la mise en place d’un service de jet-foil et au démarrage d’une ligne de NGV. Le cas de blessures coupant presque en deux de façon nette un grand cétacé ne peut être causé que par un navire de ce type. De plus depuis la mise en service d’un NGV en avril 1999 au moins sept individus appartenant à un minimum de quatre espèces différentes sont morts à cause de ce type de navire. Les cétacés semblent avoir une très bonne audition, mais parfois ne portent pas attention à leurs alentours, quand ils sont occupés par exemple à s’alimenter ou à dormir. Dans ces cas là, s’ils ne sont pas dérangés et avertis par le bruit d’un moteur dans leur environnement immédiat, ils risquent la collision. Les cétacés ne détectent pas, sans doute; les embarcations silencieuses (voiliers sous voile, kayaks, bateau à moteur sur son erre) jusqu’à ce qu’ils soient vraiment très proches d’eux.

En Méditerranée, plusieurs équipes ont présenté des estimations, des bilans d’animaux touchés. A l’heure actuelle on estime que c’est la première cause de mortalité des rorquals communs. On sait encore peu de chose concernant les autres espèces.

D’après les échouages français entre 1972 et 1998, et les échouages italiens de 1986 à 1997, 12 à 13 % des animaux auraient été victimes de collision avec trois espèces représentées : rorqual commun, rorqual à museau-pointu et cachalot. Parmi les rorquals communs, 20 à 22% des échouages ont eu pour cause une collision, contre 6% pour les cachalots et 33% pour les rorquals à museau pointu.

En Méditerranée, d’une façon plus générale, les animaux dont la mort peut être attribuée à une collision, toutes espèces confondues, représentent 1,2 % des échouages (44 individus sur 2665). Mais certaines espèces, dont les plus grandes en taille, sont à fort risque : près de 19% des échouages de rorquals communs et 4,3 % des cachalots ont pour cause une collision. Les rorquals communs sont ceux qui paient le plus lourd tribu puisqu’ils représentent 50% des animaux touchés. Dans la littérature et les données historiques, l’association italienne Tethys rapporte que 17,6 % des individus échoués l’ont été à la suite d’une collision.

Les rapport réguliers de collisions survenues avec les ferries entre la France et la Corse, suggèrent qu’il existe des zones de risque important. Un capitaine d’un de ces ferries a estimé par ailleurs qu’il y avait en moyenne une collision par an !

Solutions

Des solutions existent afin d’augmenter la détection des animaux et de les éviter, et/ou diminuer les risques et augmenter les chances d’évitement.

  • la délimitation des zones à haut risque et le choix de détourner les bateaux ou de réduire la vitesse lors du passage dans cette zone. D’après diverses études, 13 nœuds ou moins, serait la vitesse de sécurité à adopter. Le détournement peut s’avérer inefficace, car les baleines changent parfois d’endroit rapidement et la route de détournement croisera peut-être aussi de nombreuses baleines. Par ailleurs le temps de transit est augmenté ainsi que la distance parcourue dans l’aire de distribution et par conséquent également le taux de rencontre potentiel avec un animal. De plus cela nécessite de connaître en permanence la distribution globale des animaux
  • instaurer des veilles permanentes de jour à la passerelle des navires afin de détecter les animaux à temps pour éviter les collisions. Beaubrun et al. (2001)
  • développer des outils de détection de nuit et par mauvais temps (systèmes à amplification de lumière, thermique ou acoustique)
  • limiter, réglementer le passage de certains type de bateaux : instaurer des routes à suivre, des zones interdites, etc, afin d’éviter ou de minimiser la distance parcourue dans les zones de forte concentration de baleines. Ces limitations doivent être ” dynamiques “, prises de façons temporaires et adaptées en fonction de la distribution et de l’abondance des animaux
  • constitution d’un réseau d’information de surveillance permanent ou régulier afin de connaître la distribution des animaux
  • mise en place d’un réseau d’écoute passive. L’efficacité d’un tel système dépend du comportement vocal des animaux, de la capacité de détecter les sons de l’espèce ciblée par rapport au bruit ambiant et aux sons émis par les autres espèces de cétacés et de la bonne décision pour réduire les risques de collisions. Pour leur part André et al. (2000 and 2001), indiquent qu’une des solutions pourraient venir d’un système de sonar passif d’écoute, qui détecterait la présence acoustique d’un animal non seulement à partir de ses vocalisations, mais aussi à partir des perturbations que sa seule présence engendre dans le champ normal d’ondes. Il transmettrait en continu et en temps réel la position et le mouvement des individus pénétrant dans la zone d’intense trafic sensible surveillée. (C’est le WACS, Whale Anti Collision System)
  • étudier plus précisément l’impact sur les différentes populations (nombre d’animaux heurtés), et le comparer avec les caractéristiques biologiques de la population : taux de natalité, espérance de vie…
  • collecter des données sur le trafic des différents types de navires, les fréquences de passage, les nombres d’unités en service et les routes suivies par catégories de bateau afin d’évaluer les menaces potentielles
  • évaluer l’impact réel et potentiel. Tregenza et al. (2000), présentent un modèle mathématique indiquant le nombre de cas pour lesquels un animal statique serait touché ou violemment déplacé par une étrave de ferry, étant donné la longueur de l’animal, son temps passé en surface en moyenne, la densité d’animaux dans la zone d’étude, et la longueur et la fréquence des trajets
  • éduquer et sensibiliser les capitaines et les responsables des compagnies de transport
  • certaines compagnies construisent des hydrofoils avec un mécanisme d’absorption des chocs pour protéger le bateau et les personnes à bord en cas de collision avec un animal ou un objet. L’exemple le plus complet de solutions mises en oeuvre pour protéger une population de cétacés concerne les baleines franches noires d’Atlantique Nord, qui est une des plus menacées au monde. Plusieurs systèmes ont été mis au point afin de pouvoir surveiller les individus et connaître leurs positions en permanence afin de transmettre l’information aux navires pénétrant dans la zone pour qu’ils puissent les éviter. Un sonar actif (Miller et al. 1999) détectant les animaux devant le bateau situé à plus de 100 m a été mis au point, et d’autres vont voir le jour avec des capacités de détection allant jusqu’à 700-1000 m, voire au-delà (4000 m). Mais quel sera l’impact réel de ce sonar sur les animaux ?

Conclusion

Les animaux vivent avec l’évolution des paramètres de leur milieu, et ils ont su jusqu’à aujourd’hui s’adapter. Mais cette tolérance et cette adaptation sont certainement limitées. A l’heure actuelle avec l’augmentation du nombre, de la taille et de la vitesse des bateaux, les cétacés sont de plus en plus victimes des changements qui s’opèrent. Les impacts réels ne sont pas connus, ils sont difficilement quantifiables mais ils sont certains et pour certaines populations, ils sont très menaçants. Ce phénomène provoque une prise de conscience de la part des scientifiques et des gestionnaires, mais il y a beaucoup de lacunes dans les connaissances et les solutions. Il faut oeuvrer pour y remédier, en impliquant tous les usagers de la mer. En Méditerranée, le statut du rorqual commun est préoccupant puisqu’il serait pratiquement endémique (Bérubé et al. 1998). Le cachalot également est menacé, de par sa rareté. Le statut du rorqual à museau pointu est lui inquiétant, car il est peu fréquent et peu connu.

Facteurs aggravants

L’accumulation des divers impacts que génère le trafic maritime (persistance et fréquence des dérangements, intensité et concentration dans certaines zones sensibles, blessures et mortalité par les collisions), peut affecter la viabilité de certaines populations menacées. Mais le trafic n’est qu’un des facteurs auxquels s’ajoutent d’autres qui oeuvrent en synergie, et concourent à augmenter les risques de dérangements ou de collisions, ainsi que les menaces pesant sur certaines populations :

  • les bruits sous-marins (hélices, moteurs, activités industrielles littorales, installations off-shore en construction ou en service, entraînements militaires avec tirs et explosions sous-marines, ou encore tests de sonars à basse fréquence) sont très probablement des facteurs aggravants. Soit parce qu’ils dérangent l’animal directement par le niveau sonore, ou génèrent des traumatismes auditifs faisant baisser la capacité auditive. Ils peuvent également avoir un effet indirect par l’augmentation du bruit ambiant qui va masquer toutes les informations proches (un bateau qui arrive sur un animal, un signal de communication inter-individus…)
  • la pollution en faisant baisser l’état général de santé, donc le budget énergétique. Tout ce qui peut affecter l’état de santé peut toucher la capacité de reproduction des individus, ou le taux de survie des nouveau-nés, et pourra donc avoir des conséquences au niveau de la population
  • la pêche, notamment la surexploitation des stocks donc la diminution de la ressource, qui amènent les animaux à se déplacer et à se concentrer dans quelques zones, parfois proches de la côte et des nombreuses activités humaines à la recherche de nourriture. Plus occupés à chercher leur nourriture ils sont moins disponibles et plus sensibles au dérangement
  • la dégradation de la qualité de l’habitat réfère à tous les facteurs le rendant favorable pour une espèce de cétacé, incluant l’abondance des proies et la température. Des intrusions continues de bateaux dans ces habitats peuvent réduire sa qualité ou déplacer les animaux dans des zones moins favorables. Il faut prendre en compte les quatre aspects suivants :

– les activités qui menacent directement la vie des animaux

– la santé et le stress au niveau de l’individu (considération énergétique et physiologique)

– la santé et le stress au niveau de la population

– la qualité de l’habitat

En résumé, la présence des bateaux peut perturber les liens sociaux, diminuer l’efficacité de la traque, interférer avec des activités importantes (sociales, repos,…), causer des blessures physiques (collision, surdité…). Elle peut entraîner également un effet à long terme comme la baisse du taux de reproduction, une mortalité supérieure, l’évitement de la zone de dérangement et peut menacer la survie de la population locale. Les animaux peuvent également s’habituer dans un moyen ou long terme. Les expériences ne peuvent probablement pas être interpolées en fonction de ce qui se passe dans un autre endroit. Les réponses à ces questions sont difficiles et non définitives. Il vaut mieux donc utiliser une approche de précaution en tenant compte des nécessités économiques et sociales et continuer les recherches pour mieux comprendre le phénomène.

Recommandations

  • prendre d’ores et déjà des mesures de précaution afin de minimiser les risques identifiés et connus
  • identifier les lieux et les espèces les plus concernées par les différentes menaces liées au trafic maritime
  • comprendre comment les animaux réagissent et se comportent aux passages des bateaux de différentes tailles et types
  • déterminer à quels signaux répondent les animaux
  • étudier plus finement la distribution des animaux dans l’espace et le temps, leurs relations avec les paramètres environnementaux pour savoir quand et où ils se concentrent.

Sources :

Extraits de David L 2002. Disturbance to Mediterranean cetaceans caused by vessel traffic. In : G.Notarbartolo di Sciara (Ed.), Cetaceans of the Mediterranean and Black Seas : State of knowledge and conservation strategies. A report to the ACCOBAMS Secretariat, Monaco, February 2002. Section 11, 21p.