Actes du colloque international pour la création du sanctuaire marin Corso-Liguro-Provençal

24 février 2010 par murielle.oriol

Conférence et débat à bord de « L’AMERIGO VESPUCCI » bateau école de la marine Italienne – Port de Nice, le 2 Juillet 1996

INTERVENANTS

M. RICCI Commandant du navire école « L’Amerigo Vespucci »
Mme Rosalba GIUGNI Présidente de l’Association Mare Vivo
M. René VESTRI Maire de Saint Jean, Conseiller général, Président de l’Association SOS Grand Bleu.
M. Giulio RELINI Professeur d’Ecologie à l’Université de Gènes. Président de la Société Italienne de Biologie Marine
Mme Denise VIALE Cétologue. Professeur d’Université à Corté
M. Alain PIQUEMAL Professeur d’Université. Juriste du droit international du Droit de la Mer
M. Gilles MARTIN Professeur d’Université. Juriste du droit communautaire de l’environnement
M. J-Claude BRACONNOT Chargé de recherche au CNRS, plancton et chaines alimentaires
M. Dominique TAILLIEZ Physicien, Océanographe de la Mission « EREBUS » sur Antarctica
M. Alain MOUSSU Docteur vétérinaire. Spécialiste des oiseaux de mer
M. Patrick MIRAN Conseiller régional. Écologiste indépendant
M. Alexandre MEINESZ Professeur d’UNiversité. Chargé de recherche sur la Caulerpa taxifolia

Un colloque sur le thème de la mise en place d’un sanctuaire marin pour les cétacés en Méditerranée a eu lieu dans la matinée du Mardi 2 juillet 1996 à bord du navire de la marine italienne « L’Amerigo Vespucci » en escale dans le port de Nice, à l’initiative de l’association italienne Marevivo et de l’association française SOS Grand Bleu.

DISCOURS D’OUVERTURE

M. RICCI Commandant du navire école « L’Amerigo Vespucci »
La campagne printemps-été du navire est dédiée cette année aux dauphins, ambassadeurs de la mer, comme espèce significative des cétacés. La marine est heureuse d’accueillir ce colloque sur les cétacés et la protection de l’environnement marin.

Mme GIUGNI Présidente de l’association Marevivo
L’association Marevivo a débuté en 1985 en enlevant les plastiques sur les plages. Elle possède aujourd’hui des délégations dans la plupart des villes de la Méditerranée. C’est une association à but non lucratif, indépendante et composée de bénévoles. Des campagnes de sensibilisation et d’éducation ont été réalisées. Marevivo a travaillé dans les écoles, avec des enfants sur le thème de la protection de l’environnement. Elle a réalisé des campagnes en Méditerranée afin de créer une collaboration internationale pour la sauvegarde de notre mer. Nous sommes partis depuis le 2 Mai de Civita Vecchia, avec ce bateau et nous avons réalisé 8 escales pour parler des thèmes de la sauvegarde des dauphins et de la protection de la Méditerranée. Nous avons parlé de la pêche, de l’impact du tourisme sur les côtes, de la posidonie, de l’environnement détruit. Cette dernière escale va nous permettre de parler de la création d’un sanctuaire pour les cétacés. C’est un grand espoir que tous les amoureux de la mer veulent voir se concrétiser. La campagne de Marevivo continue tout l’été sur les bateaux commerciaux de Via mare ainsi que sur toutes les plages.

M. René VESTRI Maire de Saint-Jean Cap Ferrât, Président de S.O.S. Grand Bleu
L’association SOS Grand Bleu est née en 1989 en réaction aux massacres de dauphins par des filets dérivants. Nous avons traduit devant les tribunaux les pêcheurs italiens qui utilisaient des filets dérivants. Nous avons réduit la longueur des filets dérivants de 15 km à 2,5 km. Il faut maintenant préserver l’ensemble de la Méditerranée et prendre conscience que la mer n’est pas uniquement une surface mais un volume bien vivant qu’il faut protéger. Nos actions sont principalement réalisées en direction des enfants. Il faut qu’ils prennent conscience qu’un plastique jeté va couvrir les fonds marins et tuer des tortues. Avec l’aide de Mr Dewez et Monsieur Sidois, nous avons réalisé des rencontres avec 2 000 enfants afin qu’ils découvrent le monde de la mer. J’ai survolé avec l’aide de la « CIPALM » (Cellule d’Intervention contre la Pollution dans les Alpes Maritimes) tout le département depuis la Roya jusqu’à Théoule. Il faut prendre conscience que notre qualité de vie et notre mer sont terriblement menacées. Partout, nous avons vu des nappes d’hydrocarbures, des déchets. Le département a mis des moyens énormes pour lutter contre cela. La vie est quelque chose de merveilleux, qu’il faut continuer à protéger.

CONFÉRENCE SCIENTIFIQUE

M. Giulio REUNI Professeur d’Ecologie à l’Université de Gènes, Président de la Société Italienne de Biologie Marine
Mon domaine de compétence est la biologie marine, je ne suis pas cétologue, mais je m’intéresse aux relations entre l’environnement, les cétacés et le réseau trophique. On m’a demandé de parler du sanctuaire des cétacés. J’ai eu l’honneur de faire partie de la commission italienne qui a été à la base de cet accord il y a 3 ans à Bruxelles entre la France, l’Italie et la Principauté de Monaco.
La zone qui a été proposée pour ce sanctuaire est une zone où il y a une concentration de cétacés et de grands poissons pélagiques. Dans cette zone les cétacés trouvent à se nourrir. C’est une zone exceptionnelle du point de vue trophique et biologique. Il y a deux phénomènes très important : la remontée d’eau profonde riche en nutriments et l’existence des vents du nord (la tramontane et le mistral). Nous pouvons dire que l’abondance des cétacés est due principalement à ces vents du nord. C’est l’argument de ce que je vais vous présenter.
La Mer Méditerranée est caractérisée par un bilan hygrométrique négatif. Il y a un déficit annuel d’environ 1 mètre de sa hauteur d’eau qui n’est pas compensée par l’arrivée d’eau des précipitations et des fleuves. Il s’en suit alors une entrée d’eau par Gibraltar. Des courants découlent de cette situation. Il existe un courant en provenance de la Sardaigne et de la Corse qui arrive dans le Golfe de Gènes. Il est renforcé par un deuxième courant venant de la Méditerranée orientale. Ce dernier est un ensemble de courants de 20 km de large, de 100/300 m de profondeur avec un flux de 1 à 2 millions de m3/s. C’est un véritable fleuve qui passe le long de la Ligurie, de la Provence et qui par la suite parcourt le bassin Catalan.
L’autre composante très importante est la formation d’eau profonde. Il y a une entrée d’eau chaude dans le bassin méditerranéen. Les zones superficielles à cause des vents froids et secs d’hiver présentent une grande évaporation. Il y a une augmentation de la densité de l’eau superficielle qui chute alors vers le fond. Ceci est le moteur principal de tout le système. Cette descente de masses d’eau vers le fond entraîne la matière organique. A l’inverse, il y a une formation d’upwelling qui sont des remontées vers la surface d’eau très riche en sels nutritifs. Ces sels nutritifs sont à la base de la chaîne trophique. Les masses d’eau, avec leurs caractéristiques thermiques et salines différentes, provoquent la formation d’un front.
En relation avec cette remontée d’eau et dans la même zone, il y a une distribution élevée de la chlorophylle, c’est à dire du phytoplancton qui est également à la base de la chaîne trophique. C’est à partir d’images satellites que nous voyons les conditions trophiques de l’ensemble de cette zone qui est très riche.
Nous savons que cette mer est particulière du point de vue hydrologique. Elle est très riche en phytoplancton et en zooplancton. Nous avons également recueilli beaucoup d’informations sur les cétacés. Nous cherchons à connaître un peu mieux les relations entre les conditions hydrologiques, la densité de phytoplancton et de zooplancton et la présence de grands pélagiques.
Nous avons réalisé une série de campagnes océanographiques à bord de navires professionnels. Nous avons mesuré la température, la salinité et tous les autres paramètres.
Nous avons utilisé de gros filets de 20 mètres de longs, très larges à la bouche et qui se terminent par un fin filet à plancton. Nous avons réalisé des prélèvements en commençant à partir de 750 m de profondeur. Nous avons traîné pendant 15 minutes en profondeur, puis nous avons remonté les câbles, et ainsi de suite depuiNousIesavopsc réalisé un échantillonnage : poissons des profondeurs, méduses des grands fonds, céphalopodes, petites crevettes, argonautes, crustacés, formes planctoniques diverses. Ce sont des poissons sans intérêt économique mais fondamentaux pour la chaîne trophique. Dans ce bassin, il y a une grande présence de petits crustacés euphausiacés, Meganictifanis norvegica qui sont la clé de la présence des gros prédateurs (baleines, dauphins, thons, espadons, requins,…).
Nous avons voulu voir s’il y avait une relation entre l’abondance de ces euphausiacés et l’abondance des baleines. Les baleines sont des filtreurs qui mangent surtout du krill. Nous savions qu’il existait des relations entre les deux présences ; mais c’est la première fois qu’il a été mis en évidence une relation stricte entre les deux composantes : la présence de krill et la présence des baleines. Nous avons fait des échantillonnages, nous avons mesuré la colonne d’eau et nous avons noté la présence des cétacés (52 baleines en 15 jours).
Il y a une concentration de Meganictifanis norvegica dans ces zones du bassin qui est en relation avec les zones frontales. La présence la plus dense de baleines est exactement dans la même zone que les euphausiacés. Ce n’est pas surprenant et on sait que les baleines sont dans ce bassin surtout pour des raisons trophiques. Nous avons également recueilli des échantillons provenant de l’estomac d’une baleine percutée par un ferry et ramenée jusqu’au port de Gènes. Nous avons essayé avec la collaboration d’autres chercheurs, de recueillir des résidus fécaux de baleine. L’analyse de ces contenus à la loupe binoculaire a permis de démontrer que ces résidus fécaux étaient composés seulement de Meganictifanis norvegica. Un de nos étudiants a mesuré toutes les mâchoires de Meganictifanis norvegica. Ainsi, nous avons pu faire une reconstitution de la distribution des tailles de la population de ce crustacé dans les différentes zones, pour savoir si les baleines mangeaient une taille précise d’euphausiacés. Cette espèce vit en masse et on ne sait pas si ce comportement est caractéristique de l’espèce ou si les regroupement sont provoqués par des signaux émis par les baleines. Cette zone est aussi importante pour tous les gros pélagiques : les requins, les cétacés odontocètes comme le dauphin bleu et blanc, le grampus et le globicéphale. Je pense que les cétacés les plus importants du bassin corso-liguro-provencal sont les baleines et les globicéphales. Nous avons pu faire une rencontre d’une cinquantaine de globicéphales. Les odontocètes sont principalement des mangeurs de céphalopodes. Cette région est caractérisée par la présence de céphalopodes. Il y a une relation entre les odontocètes et les céphalopodes.
Cette zone est aussi très importante pour la pêche : les euphausiacés sont aussi à la base du réseau trophique pour le thon et l’espadon et la région est fortement exploitée par les thoniers italiens et français. Il y a également beaucoup de filets dérivants qui ne sont pas compatibles avec les gros pélagiques (les filets dérivants sont des filets à maille de 30 cm qui dérivent librement au gré des courants).
Cette zone est reconnue comme intéressante à protéger. Le 22 mars 1993, une déclaration a été signée par les différents états riverains, mais aucune mesure pratique d’intervention n’a été mise en place. Nous devons aménager un territoire qui est important également pour les pêcheurs. Il faudrait interdire cette zone aux pays non-méditerranéens. Aujourd’hui, il existe aussi un nouvel instrument juridique qui est la convention de Barcelone qui prévoit aussi la protection des eaux du large pour les aires spécialement protégées.

Mme Denise VIALE Cétologue, Professeur d’Université à Corte, Corse
Résumé de V intervention de madame Denise Viale

J’ai avec moi 12 mémoires d’étudiants consacrés à tous les cétacés échoués sur les plages corses depuis 1990. Tous les dauphins ont été disséqués et nous y avons fait des observations anatomo-pathologique. Je voudrais ajouter que dans les jeux des vents, il y a un mouvement tournant qui nous amène des vents de toute l’Europe du nord. Ce qui entraîne une concentration rapide de la pollution atmosphérique en Méditerranée. Jusqu’en 1982, on ignorait la pollution atmosphérique et on pensait surtout à la pollution charriée par les eaux des fleuves. Il y a une baisse au niveau de la pollution fluviale mais il faut persévérer. Depuis 1970, on mesure la concentration de toxiques dans les corps des cétacés qui sont au plus haut niveau de la chaîne alimentaire (niveau 5). En 1974, un bébé mort à la naissance contenait dans ses tissus du plomb et du cadmium. Les étudiants ont trouvé jusqu’à 32 ug de plomb. En effet, les femelles se désintoxiquent de leus toxiques en le donnant à leur bébé (placenta et lait). Les plus chargé en toxiques sont les dauphins femelles à la puberté, ensuite elles le transmettent à leurs petits. Le mercure a déjà baissé, il faut maintenant faire baisser le plomb et le cadmium.
La macropollution est également grave pour les cétacés. Une baleine échouée aux îles Lavezzi avait dans son estomac 10 m2 de bâche plastique.
Les cétacés échoués présentent une fragilité des tissus ; les poumons ne tiennent plus la pression ; il manque des alvéoles pulmonaires et les poumons ne sont plus fonctionnels. Il s’accumule des granulations de mercure dans le foie et dans les parois des vaisseaux sanguins. Quand des dauphins sont capturés par accident, ils devraient être sains. Or il y a les mêmes doses de toxiques que chez les dauphins échoués. La moyenne d’âge des dauphins échoués est de 2 ans au lieu de 5 ans auparavant.
Nous venons de mettre en évidence une attaque virale sur une baleine. La peau s’en allait sous l’effet des toxique»,. Elle présentait une congestion de l’épiderme (érythème). Sous l’épidémie, le derme avec les capillaires sont injectés de sang, c’est un érythème de type rougeoleux et non une rougeole comme disent par erreur les médias.
Nous sommes responsables pour aménager et gérer ces populations animales, c’est une des raisons pour que ce sanctuaire existe.

DÉBAT PUBLIC

Réaction d’un membre du public :

M. Patrice MIRAN Conseiller Régional Provence Alpes Côte d’Azur
C’est affolant de voir cette véritable hécatombe tout près de chez nous. J’ai quelques suppositions sur la provenance des pollutions et quelques inquiétudes supplémentaires. Vous avez cité notamment les pesticides, je pense que les organochlorés doivent être trouvés en quantité importante dans les organes des animaux que vous étudiez.
L’agriculture est la plus utilisatrice de pesticides sur notre Riviera aussi bien italienne que française. Je peux vous donner un chiffre : l’agriculture qui concentre le plus l’utilisation de ce type de produit est le maraîchage hors sol qui se développe de manière importante. Au cours des 6 dernières années dans les Alpes Maritimes, le nombre d’exploitations utilisant des pesticides en maraîchage hors sol a augmenté de 124%. Au lieu de solutionner le problème, il faudrait qu’on arrive à limiter la progression des phénomènes qui sont à l’origine de cette pollution.
Autre problème, vous avez parlé de pollution atmosphérique. Cette pollution augmente de façon considérable dans le département. Le premier facteur de pollution est la circulation automobile. Celle-ci au lieu d’être limitée dans sa progression, continue à être encouragée. Et je ne parle pas de la pollution atmosphérique due aux usines d’incinération qui vont être doublées d’ici 10 ans dans le département.
Ce sanctuaire, s’il voit le jour va poser le problème du développement économique global des régions riveraines. On va reparler du fameux développement durable, développement qui prend en compte la nécessité de préserver les stocks des ressources naturelles qu’on utilise pour la production économique. Je me tourne vers les gens qui travaillent sur le projet du sanctuaire. Est- ce que les discussions qui concourent à la création de ce sanctuaire sont à l’ordre du jour ? Sinon il faut nous le dire.

Question du public :
– Quels fondements juridiques doit-on attendre pour la création de ce sanctuaire ?

Réponses des conférenciers :

M. Alain PIQUEMAL Juriste international du droit de la mer
Sur le plan juridique, il y a un certain nombre d’instruments qui peuvent concourir à la mise en place du sanctuaire, mais divers textes posent des problèmes juridiques et politiques.
Du point de vue juridique, sur le cadre du droit de la mer, le sanctuaire tel qu’il est envisagé dans le cadre juridique méditerranéen porte largement sur la haute mer, la zone au-delà de la limite des 12 miles marins.
Sur le plan juridique, on est en face de différents instruments qui peuvent être des instruments complémentaires : ceux qui touchent la protection des espèces comme la convention de Bonn et ceux qui touchent également les textes juridiques fondamentaux concernant les espaces marins comme la convention de Berne.
Je vous signalerai 2 catégories de textes :
– la convention des Nations Unies sur le droit de la mer de 1982 établit un certain nombre de zones maritimes au-delà des eaux territoriales dans lesquelles les états riverains disposent du droit de juridiction. Notamment dans les Zones Economiques Exclusives, les états riverains disposent du droit de juridiction sur la recherche scientifique marine, PAGES – la conservation des ressources biologiques et la protection de l’environnement marin. Dans le cadre méditerranéen, on dispose de la convention de Barcelone et de protocoles d’applications. Celui qui intéresserait directement le sanctuaire est le protocole sur les Aires Spécialement Protégées. 11 a fait l’objet d’une révision complète à Barcelone en 1995 pour tenir compte précisément du développement durable. On dispose maintenant d’un texte qui a été signé mais non ratifié et qui permet la mise en place d’aires spécialement protégées avec également des aires spécialement protégées d’intérêt méditerranéen qui peuvent porter également sur la haute mer.
Il y a malgré tout un problème politique qui se pose en Méditerranée, pour des raisons de difficultés de délimitation liées à un certain nombre de confrontations politiques en Méditerranée. La ZEE (Zone Economique Exclusive) n’a pas été reconnue en Méditerranée par la quasi totalité des états. Est-il possible d’utiliser certains aspects du concept de la ZEE, c’est à dire les aspects de protection de l’environnement marin qui sont reconnus aux états riverains sans établir une ZEE ? Pouvons-nous établir une zone d’intérêt écologique puisque dans un domaine voisin, certains états méditerranéens ont établi des zones de pêche exclusives et n’ont utilisé que certains aspects du contenu juridique de la ZEE.
Le problème est important. Si on se limite à interdire un certain nombre d’engins de pêche aux seuls ressortissants des états qui mettent en place le sanctuaire ; on aura une distorsion complète entre les intérêts économiques des navires battant pavillon des états ayant mis en place ces zones et ceux des navires battant pavillon étranger. Cela pourrait entraîner un changement de pavillon. C’est un problème qui est tout à fait politique et juridique. Je pense personnellement qu’en utilisant l’ensemble des textes juridiques que nous avons à notre disposition, s’il y a une volonté politique des états, nous disposons des instruments juridiques permettant un contrôle précisément des engins de pêche et de la protection des espèces. C’est un mouvement qui est de plus en plus perceptible dans le droit international de la mer. J’ai participé l’an dernier à New York à la mise en place d’une nouvelle convention sur les stocks en haute mer ; les différents états riverains ont considéré qu’ils avaient des droits en ce qui concerne la protection des stocks marins. En l’occurrence nous avons des instruments juridiques en la matière. Je crois que le problème est tout autant politique que juridique.

M. Giulio REUNI Professeur d’Ecologie à l’Université de Gènes
Je suis tout à fait d’accord avec vous, c’est seulement une volonté politique. Aujourd’hui les politiciens ne peuvent pas dire : nous n’avons pas d’instruments juridiques. Spécialement en Méditerranée, nous avons 2 organisations : la convention de Barcelone et la structure de l’UNEP.
Si les pays de Méditerranée sont d’accord, les pays étrangers doivent respecter les règles. C’est seulement une volonté politique et je dis malheureusement surtout pour la France, l’Italie et l’Espagne.

M. Jean-Claude BRACONNOT Chargé de recherche au CNRS à Villefranche
La station zoologique de Villefranche s’est spécialisée depuis plus de 100 ans dans l’étude du plancton en mer Ligure. La mer Ligure est une zone spécialement étudiée comme vous avez pu le voir dans l’exposé préliminaire.
Je voudrais rajouter 2 petites choses à propos du fonctionnement de ces écosystèmes : On parle souvent à propos des cétacés et de leur nourriture d’une compétition à l’intérieur même du plancton entre des animaux qui sont absorbables et consommables par les baleines et ceux qui ne le sont pas. Par exemple, autour de l’Antarctique, il y a une compétition énorme entre ce qu’on appelle le plancton gélatineux que les baleines n’apprécient pas énormément et le krill qui lui est excellent.
En Méditerranée, nous avons aussi des invasions de plancton gélatineux qui pourrait peut être paraître nocif pour les baleines. Depuis peu, nous avons eu des études planctoniques qui nous ont apporté des éclaircissements sur le rôle de ces animaux que l’on pensait nuisibles.
On s’est aperçu qu’il y a un rôle énorme joué par ces animaux dans la mesure où ils accélèrent le recyclage de la matière dans la couche d’eau et même jusqu’à une profondeur assez forte. On a trouvé des populations gélatineuses jusqu’à 500 – 600 mètres. Pour des herbivores, cela parait curieux, mais ils arrivent à se nourrir et à recycler la matière jusqu’à ce niveau-là. Il faut être très prudent quand on étudie cette chaîne alimentaire, elle est bien plus complexe qu’on ne le pense. Une autre complexité s’est ajoutée, la Méditerranée avait une réputation d’être une mer dite oligotrophe, c’est à dire une mer pauvre. En fait actuellement, on révise cette notion et on s’aperçoit que bien que n’étant pas une mer riche, il n’est pas négligeable de la considérer comme une mer relativement riche. Maintenant, si on descend jusqu’à la boucle microbienne qui a été décrite il n’y a pas très longtemps, on s’aperçoit que c’est de là que vient la richesse des systèmes méditerranéens. Quand on fait intervenir jusqu’aux bactéries, on s’aperçoit qu’elle n’est plus du tout pauvre. C’est une découverte qui a son importance : l’évolution des recherches actuellement dans la partie pélagique du plancton est à la base de la vie des cétacés. Le plancton en général souffre de la même réputation que la faune des sols ou les insectes qui ont un rôle énorme sur la planète : on considère que ça marche tout seul et qu’on n’a pas besoin de s’en occuper. C’est une erreur. Si on veut défendre les grosses bêtes il faut aller jusqu’aux plus petites et considérer que la moindre action de l’homme comme répandre une couche d’huile à la surface de l’eau par exemple, va empêcher le fonctionnement de tout le système à partir de la photosynthèse. Il faut considérer aussi les petits êtres vivants qui sont à la base du système.
Il y a une revue « Aqui » qui a été créée il y a quelques années par le conseil Général des Alpes Maritimes et les provinces de Cunéo et d’Impéria. J’avais fait un article un article sur la mer Ligure, non pas zone à protéger pour les animaux mais plutôt zone à protéger pour les scientifiques : c’est une zone atelier merveilleuse, il ne faut pas l’abîmer car on a encore du travail à y faire.

M. Dominique TAILLEZ Physicien océanographe, membre d’Antarctica
Je suis parti avec l’Antarctica aussi bien au Pôle Sud qu’au Pôle nord pour étudier les zones de formation d’eau profonde. Ces zones sont exceptionnelles dans le monde. Il y a essentiellement les pôles bien sûr, puis la mer de Weddell, la mer de Ross, le Spitzberg. Il y a aussi quelques zones particulières comme le golfe de Gènes. Il vaut mieux faire des études dans le golfe de Gènes, où il fait moins froid que dans l’Antarctique!
On a observé que toutes les zones fonctionnent de la même façon. Il y a un enfoncement des eaux de surface et puis à la périphérie des remontées d’eau. Dans ces zones une accumulation de plancton et des baleines sont observées.
Vous savez que l’Antarctique est devenu un sanctuaire pour les baleines. Tout ce qui est en dessous du cercle polaire antarctique (pôle sud) est maintenant une zone protégée. Il serait temps que l’on face la même chose dans le golfe de Gènes. Le problème, c’est que dans l’Antarctique, il n’y a personne, il n’y a aucune pression humaine puisque l’Antarctique est un grand désert. La Méditerranée, comme l’a fait remarquer tout à l’heure Mr Patrice Miran, a un problème humain qu’on ne prend pas suffisamment en compte. Dans les 15 ans à venir, la population de la Méditerranée va probablement plus que doubler et cette augmentation va générer des pollutions qu’on ne prend pas vraiment en compte. Quand on nous annonce 100 milliards de travaux publics pour doubler les autoroutes, les voies de chemin de fer et les voies rapides, on pense que ça va générer une circulation automobile double ou triple, voire dix fois supérieure à ce que l’on connaît actuellement. Il faut se préoccuper de ces sources de pollution.
On a commencé à s’en préoccuper : on commence à supprimer le plomb dans l’automobile et du coup les teneurs en plomb en mer ont commencé à diminuer. Sur le site du Cap Ferrât, que l’on peut considérer comme une presqu’île à l’abri des pollutions industrielles locales, nous avons un site où nous recueillons toute la pollution atmosphérique. Au milieu du golfe de Gènes, dans la zone centrale qui a été décrite tout à l’heure, nous avons placé au fond de l’eau des pièges à sédiments qui récoltent tout ce qui tombe (pollution atmosphérique et le reste). On a vu qu’il y avait une diminution du plomb dans l’eau, mais il faut continuer à se battre pour faire diminuer de notre environnement industriel les autres polluants qui ont été décrits tout à l’heure par Madame Denise Viale.

Questions du public
– On voit à la suite des exposés qu’il y a urgence ; on voit des scientifiques qui crient au secours ; des animaux de plus en plus jeunes mourir et s’échouer ; des associations italiennes et françaises qui militent pour la protection de ce périmètre à protéger ; des juristes qui nous disent que tout est prêt et qu’il y a juste des volontés politiques à mettre en place. Qu’est-ce qu’on peut faire personnellement pour influer sur les politiques et les gens qui prennent les décisions ? J’ai vu des articles montrant des accords signés entre autres par le ministre de l’environnement italien et on ne voit rien avancer sur le terrain. Comment peut on faire, vu le consensus qu’il y a autour de cette table, vu le nombre de participants, pour que ça avance ? Quelle est l’action pour que tout ça se concrétise et pour tenter de solutionner ce problème et de sauvegarder ce périmètre unique ?

Réponses des conférenciers :

M. Gilles MARTIN Juriste du droit communautaire de l’environnement
Je ne me permettrai pas de vous dire ce que vous devez faire. Je peux vous dire que l’acte a été signé également par le ministre de l’environnement français. Il été signé d’autant plus facilement, que cet acte n’avait pas de conséquences juridiques. Les difficultés viennent lorsqu’il s’agit de signer un acte qui a une portée juridique effective.
Les scientifiques, les juristes nous ont montré qu’il y avait les outils nécessaires. Les constats qui ont été faits sur une limitation des dégradations causées par la pollution sont liés à l’adoption de textes dans les droits internes (droit français, droit allemand,…) qui ont amélioré la situation. S’il y a des progrès dans la lutte contre la pollution dans les états, c’est effectivement parce qu’il y a des textes relativement efficaces qui ont été adoptés. De même pour la protection de la nature, la loi du lOjuillet 1976 en France a permis à certaines populations en régression d’augmenter.
Il y a une chose qui manque à mon avis dans ce que nous avons dit et avant de passer à la décision politique. Il faut en mesurer les enjeux. Or ces enjeux personne n’en parle ! On fait comme s’ils n’existaient pas. Il y a un problème de localisation de ce sanctuaire. Tout le monde le sait et il ne faut pas se le cacher. On sait bien qu’il y a des discussions difficiles entre le quai d’Orsay en France et les ministres italiens. Dans ces discussions, interviennent la prise en compte de conflits latents et peut-être d’antagonismes comme ceux entre la Grèce et la Turquie. Il ne faut pas penser que, puisque les scientifiques ont fait le constat, puisque les juristes disent qu’il y a les outils pour progresser, il n’y a plus qu’à un ministre de dire : « je prends la décision politique ». Il y a des enjeux économiques très importants : les pêcheurs par exemple, et d’autres problèmes qui doivent être pris en compte.
Je serais tenté de dire que ce que je reproche un peu en général à la démarche des scientifiques, c’est de ne pas intégrer dans les discussions dès l’origine, des spécialistes de sciences sociales, de sciences politiques, de sciences juridiques, de sciences économiques… Au nom des juristes, je peux dire que souvent le juriste est appelé tout à fait à la fin, après les études scientifiques et qu’on lui demande de faire un texte, un décret, une loi obligatoire. C’est plus compliqué que ça et à mon avis, il faut intégrer les paramètres sociaux, économiques, juridiques, politiques, etc… tout à fait en amont et pas seulement les prendre tout à fait à la fin sinon ils bloqueront l’avancée des choses.

M. Dominique TAILLEZ Physicien océanographe, membre d’Antarctica
Excusez moi de vous renvoyer la question et que les marins m’excusent par avance, car je vais parler d’eux.
Vous avez vu récemment que les ouvriers des arsenaux se sont mis en grève et ont manifesté parce qu’on allait fermer les arsenaux. Il y a un problème économique et pour régler ce problème économique, il faudrait faire de nouveaux bateaux de guerre ou un nouveau porte avion ? Il faut également tenir compte des problèmes économiques des pêcheurs. Je ne sais comment résoudre ces différents problèmes…

M. Jean-Claude BRACONNOT Chargé de recherche au CNRS à Villefranche
Ce que je voulais dire, simplement, ce n’est pas en niant l’existence d’un problème que l’on peut avancer. Bien entendu, je n’ai pas voulu dire qu’il fallait s’aligner sur ces intérêts-là et qu’ils étaient les seuls à prendre en compte. Je crois que les intérêts de protection de l’environnement, y compris du point de vue économique sont tout à fait essentiels, mais on ne peut pas avancer si on ignore les autres problèmes. Ils existent et il faut les intégrer.

M. Patrice MIRAN Conseiller Régional Provence-Alpes-Côte-d’Azur
Je ne veux pas rentrer dans la querelle sciences exactes contre sciences humaines. Vous dites qu’il y a des enjeux économiques, politiques et sociaux autour de la création de ce sanctuaire. Je crois que la question posée à travers ce sanctuaire et à travers toutes les questions de protection de l’environnement dans notre région Ligurie-Côte d’Azur, reviennent à une seule même question: comment assurer un développement économique en prenant en compte la question de la gestion des ressources naturelles ? Pour le moment tout porte à croire que les décisions économiques et politiques qui sont prises localement et nationalement ne prennent pas en compte ce problème.
Je pense qu’à partir de là, on peut maintenant réfléchir, mais ne demandez pas à mon avis aux gens qui font des sciences dures de régler ce problème-là, ce n’est pas à eux de le régler. Les personnes qui doivent régler ce problème sont les responsables politiques. La prochaine reunion autour du sanctuaire devrait inviter tous les responsables économiques et politiques et leur poser la question. Je ne crois pas que c’est à notre niveau qu’on peut réellement décider pour eux.
Pour revenir au sanctuaire, je me demande comment on va mettre en place un sanctuaire dans une zone où il y a une circulation maritime intense. On nous propose d’augmenter la cadence entre la Corse et le continent avec des ferries qui vont aller de plus en plus vite et qui risquent de poser un certain nombre de problèmes aux cétacés. Je ne crois pas que l’on va prendre en compte la question du sanctuaire si on continue à entasser des milliers et des milliers de gens sur la bande littorale autour de ce sanctuaire. C’est ça les questions que pose le sanctuaire, mais je ne suis pas persuadé qu’on ait la réponse.

Mme Denise VIALE Cétologue, Professeur d’Université à Corte, Corse
Je crois que ce que vient de dire Patrice Miran mérite un commentaire. Il vient de mettre les politiques face aux scientifiques ou aux juristes. Il a tout à fait raison ce n’est pas notre travail. Madame, merci de demander ce qu’il faut faire, mais je crois que je poserai la même question, nous avons chacun un rôle de scientifique ou de juriste, mais nous sommes tous appelés à intervenir. Je crois que le problème doit être posé différemment : les politiques sont mis au même plan que les scientifiques. Nous vivons dans une démocratie et nous devons participer à cette prise de décision à l’échelle d’associations, de quartiers, de communes, etc…..
Au-delà de mon travail, je milite dans une association de femmes, parce que les femmes se sont rendues compte qu’on leur faisait violence dans leur profession, dans leur vie et dans leur environnement. Cette pollution nous fait violence et nous militons contre celle-ci. La première chose à faire, c’est de cesser de se taire, de dénoncer les choses.

M. Giulio RELINI Professeur d’Ecologie à l’Université de Gènes
Je pense que les politiciens ont besoin d’avoir une pression qui doit être créée par les organisations comme Marevivo ou SOS Grand Bleu. S’il y a une pression très forte de la part de ces organisations, les politiciens prendront en considération le problème. Nous sommes convaincus que c’est un problème très important : c’est un héritage pour l’humanité. C’est aussi un laboratoire naturel que l’on doit conserver intact pour pouvoir l’étudier et pour mieux comprendre le fonctionnement de notre système. Je ne vois pas de contraintes négatives à la mise en place du sanctuaire, même pour les pêcheurs. Je suis convaincu que pour le pêcheur italien ou français, un aménagement de la zone serait positif.

Mme GIUGNI Présidente de l’association Marevivo
Je veux répondre à Madame, car je fais un travail volontaire avec beaucoup d’enthousiasme. Ce que dit le professeur Relini est la meilleure chose à faire. Toute personne qui croit à la mise en place du sanctuaire doit faire pression : les médias, les politiciens, les enfants. Nous devons faire une réunion avec la France, l’Italie, la principauté de Monaco, l’Espagne et demander une nouvelle fois la mise en place du sanctuaire. Il faut renouveler une nouvelle fois les occasions d’être réunis comme aujourd’hui et de faire des communiqués de presse, d’aller informer les écoles et d’ essayer d’avoir un public qui nous aide avec force.
On a vu que l’instrument juridique existait. Les scientifiques nous disent qu’il faut protéger cette zone. Il faut maintenant rencontrer et convaincre les pêcheurs que ce sanctuaire sera bénéfique pour eux, car il bloquera les pêches de pays étrangers à la Méditerranée. Il faut toujours trouver le moyen de communiquer en dehors afin de convaincre les gens qui ne sont pas présents. Aux Etats Unis, l’opinion publique a réussi à arrêter la pêche au thon très destructive. Nos pays n’ont pas encore la conscience de la force de l’opinion publique. Il faut mettre en place des réunions au niveau international, avec des politiciens pour parler du sanctuaire.

Question du public :
– L’opinion publique a une grande force, spécialement au sud de l’Italie où les pêcheurs sont nombreux et vont voter. Que proposez-vous aux pêcheurs, s’ils ne peuvent plus pêcher ?

Réponses des conférenciers :

M. Giulio RELINI Professeur d’Ecologie à l’Université de Gènes
Le problème ne se pose pas pour le sanctuaire. Il faut prendre les problèmes les uns après les autres. En ce qui concerne les filets dérivants, je pense que ces types de filets ne peuvent être utilisés en Méditerranée, même ceux de 2,5 kilomètres. Des filets associés ensemble couvrent des centaines de kilomètres et ont un impact néfaste sur la population marine. La solution n’est pas dans la reconversion dans d’autres types de pêches, parce que la pêche aux palangres est déjà excessive. Il faut penser à une reconversion d’autre type .
Facile à dire mais quasi-impossible à réaliser si on ne met pas en place un accord international entre l’Europe et les pays de Méditerranée. Sinon, on se dirige vers deux problèmes : devoir acheter des poissons à des bateaux étrangers et voir nos pêcheurs battre pavillon étranger et venir pêcher dans les eaux. Il faut empêcher la pêche aux filets dérivants dans toute la Méditerranée.

Réaction d’un membre du public :
Vous avez parlé des associations : le poids des associations est son nombre de membres. Le mouvement d’une association pèse beaucoup sur les politiques. Il est important que beaucoup de monde adhère à ces associations. Deuxièmement, vous avez parlé des pêcheurs, je suis vice- président de la pêche au gros. Souvent en mer, nous croisons des baleines et des dauphins, nous aussi voulons lutter contre la pollution : sacs plastiques, bouteilles, même des frigidaires. Il faudrait lutter contre les plaisanciers qui lancent leurs détritus par-dessus les bateaux et aussi contre les navires de commerce. Eviter également de nettoyer les bateaux avec des détergents dans les ports.

M. Alexandre MEINESZ Professeur d’Université à Nice
Je voudrais tout d’abord adresser des remerciements à la marine italienne qui a facilité cette organisation. A l’association Marevivo, association nationale qui a une grande ampleur et que nous n’avons pas en France. Une telle association serait très utile sur les côtes françaises. Il est vrai que le peuple italien est plus sensibilisé à la mer et vit beaucoup plus de la mer. Dans les Alpes Maritimes, beaucoup de gens viennent du nord et on vit peu avec la mer. L’Italie est un bon exemple. Le maire de Saint Jean Cap Ferrât s’investit aussi beaucoup dans la protection de la mer et se sent responsable de protéger le milieu marin.

EXPOSÉ SCIENTIFIQUE

État des connaissances sur la Caulerpa taxifolia par Alexandre Meinez

II s’agit d’une pollution que l’on qualifie de biologique : l’introduction d’une algue qui n’existait pas en Méditerranée et qui s’étend sans arrêt. Contrairement aux autres pollutions dont on a parlé tout à l’heure, nous sommes devant un phénomène que l’on ne peut plus contrôler à l’heure actuelle, qui dépasse notre pouvoir. On est un peu spectateur de cette invasion.
Il s’agit d’une algue : une souche de Caulerpa qui survit dans les aquariums, pousse régulièrement et de taille beaucoup plus grande que celle qui vit dans les mers tropicales. Cette algue a été observée pour la première fois dans les années 80. Rapidement, à la suite des échanges commerciaux entre les grands aquariums publics, elle arrive à Nancy, à Paris et à Monaco.
Dans les mers tropicales, la caulerpe est toute petite, elle est très rare (1 ou 2 fois en 1 mois de plongée). Celle qui envahit la Méditerranée pousse très rapidement (2 cm/jour en plein été, une fronde tous les 2 jours), bile résiste au froid. Contrairement à toutes les autres souches tropicales que l’on a pu tester et qui meurent sous les 20°C, celle-ci résiste 3 mois à 10°C. On l’a trouvée dans des petits ports des Pyrénnées orientales, et on vient de la trouver dans la haute Adriatique, en face de Venise où l’eau descend sous les 10°C. 11 s’agit donc de quelque chose qui n’existait pas vraiment dans la nature et on ne s’explique pas pourquoi cette souche est beaucoup plus résistante au froid que les autres. Cette souche passe très bien l’hiver ici.
Elle a été observée pour la première fois sous le musée océanographique où elle a été cultivée (1 m2 en 1989, 1 hectare en 1990). Elle est observée au Cap Martin et petit à petit l’algue est disséminée par les ancres des bateaux ou les filets de pêche. On observe des disséminations de plus en plus lointaines : 90% des zones touchées vont de Menton à Cap d’Ail.
Ailleurs, ce sont des petits points qui poussent au même rythme, chaque surface se multiplie d’un facteur 2 à 10 par an. En 90, elle arrive en France ; en 91, on la trouve en Italie. Actuellement, on la trouve à Théoule, à Cannes, à Golfe Juan, au Cap d’Antibes, à Villefranche sur Mer, au Cap Ferrât, à Beaulieu…. Toute la zone entre Nice et Menton est contaminée.
En dehors de ces zones, on a trouvé cette algue dans tous les petits ports de pêche frontaliers. On s’est rendu compte que des pêcheurs venaient la nuit pêcher dans le Cap Martin et nettoyaient leurs filets en rentrant. On en retrouve Jusqu’à Andorra et Savone. On l’a trouvée aussi devant l’île d’Elbe, où elle ne cesse de pousser d’un facteur 10 par an. On l’a trouvé également en Sicile, à Messine, en Croatie.
De l’autre côté on la trouve sur les côtes du Var (1 hectare à Hyères), à Toulon, à Agay. On la trouve également aux Baléares, où les autorités espagnoles ont tout fait pour l’éradiquer. On croyait la situation contrôlée. Malheureusement, ils n’ont pas surveillé les criques autour de la zone contaminée. Il y a maintenant plusieurs hectares à Majorque .
L’impact de cette algue : tous les plongeurs ne vont plus dans certaines zones qui sont devenues tout à fait uniformes : il y avait auparavant des tombants avec des gorgones, des coraux. Deux plongées, qui étaient classées dans les plus belles plongées françaises, ne sont plus intéressantes, car tout est recouvert, de 5 à 40 mètres de profondeur et il faut aller ailleurs pour voir une plus belle biodiversité. Il y a une faune qui s’adapte à cette caulerpe mais la biodiversité diminue beaucoup. Tous les animaux et végétaux ne sont pas atteints de la même façon, mais il y a un bouleversement complet de l’équilibre qui existait auparavant.
Quand aux pêcheurs, ils sont encore peu nombreux à pêcher dans les zones atteintes. Les pêcheurs de Menton colmatent les filets avec les caulerpes. Tous les filets sont recouverts et on ne peut pas les enlever à la main. Il faut les laisser sécher au soleil. On vient de demander des subventions pour doubler le nombre de filets. La deuxième prud’homie atteinte est Impéria : les filets sont complètement colmatés. Personne ne peut prévoir l’issue de cette histoire : l’algue pousse sur tous les substrats : sable, vase, herbiers de posidonie. On la trouve dans les ports où elle est contaminée, puis elle sort des ports et va en profondeur. On en a trouvé jusqu’à 100 mètres de profondeur.
Des séries de techniques de lutte ont été présentées, mais actuellement hormis un espoir dans la lutte biologique par les limaces, on peut penser qu’il est vain de lutter. On peut encore lutter dans un endroit où elle vient d’arriver : le Parc national de Port Cros où les eaux sont particulièrement claires, limpides et exemptes de toute pollution. L’autorité du parc, sous l’égide du ministère de l’environnement l’ont fait éradiquer immédiatement. La situation est préoccupante. Il y a environ 150 publications qui décrivent en détail la progression, la présence de toxines qui empêchent les animaux de la manger de façon significative, qui décrivent également les modifications constatées sur la faune et la flore.
C’est un constat d’impuissance, une pollution biologique végétale que l’on trouve très souvent au niveau terrestre