Le thon rouge

20 avril 2010 par murielle.oriol

août 2009
OFFICE PARLEMENTAIRE D’ÉVALUATION DES CHOIX SCIENTIFIQUES ET TECHNOLOGIQUES

RAPPORT sur « L’apport de la recherche à l’évaluation des ressources halieutiques et à la gestion des pêches » par M. Marcel-Pierre CLEACH, Sénateur.

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 » …Le thon rouge est devenu à la fois le point de focalisation de toute l’attention internationale en matière de gestion de la pêche, le poisson symbole d’un malaise international et le grand tabou partout où il est possible de ne pas l’aborder pour ne pas parler que de cela, pour ne pas parler d’un sujet conflictuel ou tout simplement et surtout parce qu’au fond la réalité n’est guère contestable mais en convenir obligerait à agir. Le thon rouge est l’une des très nombreuses espèces de thonidés à l’instar du germon, du listao, de la bonite et de quelques autres. D’une taille maximale de 3 m, il peut peser jusqu’à 700 kg et vivre jusqu’à 40 ans. Il vit dans tout l’Atlantique et ses mers adjacentes. Ses deux zones de reproduction sont la Méditerranée et les Caraïbes. C’est un grand migrateur. Il est mature sexuellement à 4 ans en Méditerranée soit à un poids de 35 kg et une longueur d’1 m. Dans les Caraïbes, il l’est à 8 ans soit 2 m et 130 kg. Les poissons fraient en pleine eau ce qui donne lieu à d’importantes concentrations qui sont aussi les moments traditionnels de la pêche et rend l’espèce très vulnérable.
La biologie du thon rouge, comme de beaucoup d’autres espèces marines, est encore très mystérieuse. On ne sait pas en combien de stocks indépendants ou interdépendants se divise la population. Traditionnellement, et c’est le fondement de sa gestion internationale, on considérait qu’il y avait deux stocks distincts, l’un à l’Ouest se reproduisant dans le Golfe du Mexique, l’autre à l’Est se reproduisant en Méditerranée. Cette division est une convention de gestion, elle n’est sans doute pas une vérité scientifique. En effet, les chercheurs américains ont pu montrer, grâce à l’examen de leurs otolites24, qu’on retrouvait de nombreux thons originaires de Méditerranée sur la côte Est. Ils ont ainsi montré que les stocks étaient beaucoup plus poreux qu’on ne l’avait cru jusqu’alors. Beaucoup de chercheurs considèrent que ce débat est instrumentalisé, les Américains défendant de longue date l’unicité du stock, les Européens sa division, sur fond de querelle sur la gestion de la pêche car si le stock était unique, les États-Unis auraient alors un droit de regard sur la pêche en Méditerranée. Or, en la matière, les intérêts des Européens et des Américains ne sont pas convergents puisque le thon rouge fait notamment l’objet d’une importante pêche sportive en Amérique du Nord.
Cette querelle est peut-être dépassée car l’hypothèse d’un troisième stock a émergé récemment. Se reproduisant à l’Ouest de la Méditerranée, il serait migrateur alors que les thons de l’Est de la Méditerranée le seraient moins ou pas du tout.
Les migrations du thon rouge restent elles-mêmes mystérieuses. Obéissent-elles à un cycle immuable ou au contraire subissent-elles l’influence des courants et des évolutions climatiques ? Sont-elles liées aux populations de petits pélagiques ? Dépendent-elles de l’importance du stock ? Ces hypothèses sont vraisemblables au regard des pêcheries anciennes de thon rouge sur les côtes de Bretagne ou de la Norvège et qui ont aujourd’hui disparu.
Traditionnellement le thon rouge était pêché selon la technique de la madrague, sorte de labyrinthe de filets proches des côtes. Cette méthode à l’impact limité assurait 90 % des prises jusqu’au début du XXe siècle et n’en représente plus de 5 % aujourd’hui. C’est désormais la senne tournante qui assure 60 % des captures. Il s’agit d’immenses filets tournants et se refermant par le dessous d’une longueur de 2 km et d’une hauteur de 250 m. 1/5e des captures reste réalisé à la palangre dont les lignes peuvent dépasser la centaine de kilomètres et compter plus de 3.000 hameçons.
La pêche du thon rouge se pratique essentiellement en Méditerranée, les autres zones étant beaucoup moins importantes et pour certaines effondrées comme le thon rouge antarctique. Le volume pêché en Méditerranée est source de polémique mais il est vraisemblablement supérieur à 50.000 t.
Ces captures sont majoritairement réalisées par les pêcheurs européens : France 20 %, Espagne 16 %, Italie 14 %, Grèce 1 %. Le Japon ne réalise que 9 % des prises et les États-Unis 7 %. Bien que se déroulant dans les eaux internationales, la pêche au thon rouge est un problème majoritairement communautaire.
L’essor de la pêche est relativement récent. Ce n’est qu’à partir des années 1980 que s’est développée l’exportation vers le Japon et que s’est diffusée la consommation du poisson cru. Parallèlement, les prix ont fortement augmenté faisant du thon rouge un produit de luxe extrêmement recherché. Pour répondre à la demande, palier la diminution de la taille des prises et garantir la fourniture de poissons frais d’excellente qualité toute l’année, s’est développée l’embouche du thon rouge depuis le milieu des années 1990. Entre 1996 et 2006, les unités d’engraissement ont été multipliées par 25 et la production est passée de 200 tonnes à 25.000 t.
Les conséquences de cette pratique sont très graves car non seulement elle contribue à brouiller un peu plus les statistiques de pêche et les contrôles mais elle est néfaste pour l’environnement comme la plupart des élevages intensifs de poissons carnivores. Selon les chercheurs de l’Ifremer, il faudrait 20 kg de poisson sauvage pour produire 1 kg de thon rouge.

Mais c’est surtout la surpêche qui inquiète.

Comme toutes les populations marines, le thon rouge connaît des variations interannuelles de court et long terme selon des modalités d’autant moins compréhensibles que l’on manque de données fiables dans le passé. Cette analyse conduit les scientifiques à estimer que depuis les années 1950 la productivité moyenne naturelle du stock serait de l’ordre de 25.000 t et varierait autour de ce chiffre. Pour eux depuis 1990 et le doublement de la pêche qui a atteint 50.000 t officiellement en 1998, on est sorti de cette limite naturelle car nous ne vivons pas actuellement une période de surproductivité naturelle du thon rouge. Pour assurer cette croissance, la capacité de capture a progressé de manière exponentielle depuis trente ans. En France, la puissance motrice a triplé en 20 ans tandis que le progrès technique permettait d’utiliser sonars, avions…

Plus encore, le système de gestion internationale complique le travail d’analyse de la situation.

Le thon rouge est géré par la Commission internationale pour la conservation des thonidés de l’Atlantique (CICTA ou ICCAT en anglais) qui fixe, depuis 1996, un TAC et des quotas nationaux qui sont censés être respectés. Or, le respect officiel et de façade des quotas entraînent une sous déclaration des prises réelles qui a déjà fait l’objet d’une correction de 20 % en 1998. On estime en outre habituellement que le niveau de la pêche, malgré la baisse du quota, est resté identique à ce qu’il était à cette époque, c’est-à-dire compris entre 50 et 60.000 t.

Aucun État méditerranéen n’a jusqu’à récemment considéré ces quotas comme obligatoires, ce qu’ils sont pourtant.

Aucun n’a pris les sanctions qui se seraient imposées.

Du côté européen, cela était d’autant plus difficile que tous les navires modernes ont été acquis sur subvention européenne après autorisation ministérielle, alors même que la surpêche était déjà avérée.

La France a récemment fait exception en avouant avoir très largement dépassé son quota. Cet effort a été salué. Elle espérait faire école et entraîner ses partenaires les plus proches à commencer par les Italiens et les Espagnols à faire de même, mais cela n’a pas été le cas. Elle est restée isolée dans cette démarche de vérité. Parallèlement les senneurs français sont vraisemblablement loin d’être exemplaires. Il serait de notoriété publique, plusieurs reportages dans la presse ou à la télévision l’ayant montré, que les navires désarmés et remplacés par des plus modernes subventionnés auraient été immatriculés en Libye mais seraient restés la propriété des mêmes intérêts financiers. De même, à l’été, la Commission a clairement fait porter ses soupçons sur une flotte française qui n’avait déclaré que la moitié de la consommation du quota et dont plusieurs navires n’avaient rien pêché au bout de trois semaines de mer.

Une telle situation ne peut être durable. Les scientifiques constatent un taux de mortalité par pêche 2,5 fois supérieur à sa valeur optimale et un effondrement de la population de reproducteurs qui restent pour l’instant à même de fournir un recrutement suffisant. La pyramide des âges des thons rouges ressemble de plus en plus à un marteau renversé : une base large constituée par les jeunes non encore pêchés et un manche constitué du tout petit nombre des adultes survivants.

Depuis plusieurs années, les scientifiques émettent des avis très conservateurs sur le thon rouge et demandent de diminuer très fortement les quotas. Pour 2009, la fourchette était fixée entre 8 et 15.000 t. La CICTA a décidé de le fixer à 22.000 t. Il était de 28.500 t en 2008, mais les captures réelles resteraient toujours à leurs niveaux antérieurs. De fait la flotte de thoniers de Méditerranée va croissant et elle ne peut que pêcher pour être rentable. Le WWF estimait la capacité des 617 navires recensés à 42.000 t. En France, la capacité de pêche des senneurs a pu être évaluée à 15.000 t alors que leur quota est de 4.800 t.

La situation du thon rouge ne serait peut-être pas si dramatique si elle était réversible et si elle ne concernait que cette seule espèce.

Mais, il est aujourd’hui démontré que l’effondrement du stock d’un prédateur supérieur dans un écosystème est susceptible d’entraîner un changement de régime irréversible, l’espèce en question n’étant plus jamais à même de retrouver son état initial.

Or, les indices de ce changement de régime en Méditerranée sont peut-être déjà présents avec l’abondance des proies du thon, les petits pélagiques et les méduses.

Si la population de thon rouge devait s’effondrer, ce qui est aujourd’hui prévisible, cela n’aurait pas seulement des conséquences économiques sur la filière qui en appellerait alors aux pouvoirs publics, mais aussi sur l’ensemble de l’écosystème qui deviendrait moins riche, moins productif et moins résistant aux agressions extérieures. La perte de valeur en Méditerranée serait alors bien plus importante que la baisse du chiffre d’affaires des thoniers !

Au total, la Méditerranée apparaît comme un bassin où l’absence de coopération véritable en matière de gestion des ressources marines est un obstacle à la préservation des ressources et même à leur simple connaissance scientifique. Dans ce bassin, le déclin des captures et les épisodes de multiplication des méduses sont des signes vraisemblables d’une dégradation du milieu marin. Une telle évolution n’est pourtant pas inéluctable, la Méditerranée n’étant pas condamnée à devenir, comme la mer Noire, un écosystème effondré.

C’est pourquoi votre rapporteur propose que la gestion des pêches et les recherches halieutiques deviennent un des thèmes fédérateurs de l’Union pour la Méditerranée. Cette initiative serait vraisemblablement bien accueillie par plusieurs pays à commencer par les Italiens qui y sont les principaux pêcheurs.

Il propose également que l’Europe prenne toutes ses responsabilités dans la gestion de la pêche au thon rouge, réalisant la moitié des captures et étant largement à l’origine des surcapacités. D’importants retraits de flotte doivent être opérés, les quotas doivent être drastiquement réduits et les contrôles nettement renforcés.

Les États européens non coopérants doivent être sanctionnés lourdement par la Commission qui devrait entamer des procédures à leur encontre. De même, la Commission devrait exercer des pressions effectives contre les pays du Sud qui poursuivent une politique irresponsable.

Pour éviter que la rigueur européenne ne profite aux autres pêcheurs, l’Union européenne pourrait fermer son territoire aux pêches illégales, que ce soit son marché pour la commercialisation ou ses côtes pour l’embouche. Elle devrait également décréter unilatéralement des zones de protection de l’environnement marin dont notamment des sanctuaires pour la reproduction des thons, à l’exemple de ceux qui existent déjà pour les mammifères marins dans lesquels elle fera respecter sa politique de pêche. Idéalement, c’est toute la Méditerranée qui devrait être fermée à la pêche au thon entre mai et juin pour la période de reproduction et ce pendant quelques années…

Parallèlement, il sera également indispensable de soutenir fortement la recherche pour mieux connaître la biologie du thon rouge, seule base possible d’une gestion durable à l’avenir.

Dans cette perspective, il paraît tout autant incontournable de retrouver des statistiques de pêche fiables. Depuis la mise sous quota de l’espèce en 1996, l’écart ne fait que croître entre les prises officiellement déclarées et celles qui sont estimées. La différence serait en 2007 de 1 à 2, elle sera peut-être plus importante si on continue de diminuer les quotas sans imposer d’autres mesures pour en assurer le respect. Cela pose un évident problème de connaissance de la réalité. »…

Source : Assemblée Nationale

Une initiative qui semble intelligente…

« Le thon club » aide à la protection des requins

Le « Thon club », comme chaque année, organise son grand rassemblement au Cap d’Agde du vendredi 17 au dimanche 19 juillet. Cependant, cette année, cette association agathoise a totalement changé sa canne à pêche d’épaule et ce ne sont pas des thons qui sont recherchés, mais des requins.

Certes, si ces premiers viennent se prendre à l’hameçon, ils seront sortis de l’eau, mesurés, pesés, bagués et seront relâchés. Pour cette édition, la rencontre de pêche sportive va prendre une nouvelle dimension. Elle est, en effet, organisée en étroite collaboration avec la fondation Antinéa et le National Géographic pour étudier les requins, dont l’espèce est menacée par les affres de la pollution et souvent sacrifiée sur l’autel du trafic d’ailerons. Un plan européen d’études pour la gestion de l’espèce est en cours d’élaboration. Voilà pourquoi l’association Antinéa sera présente au large du Cap d’Agde avec son bateau Fleur de Passion avec à son bord 14 biologistes qui auront tout loisir de placer, sur les requins capturés, une caméra qui se déclenchera automatiquement quatre heures après sa fixation.

Le requin bleu sera plus particulièrement concerné car il est l’un des principaux prédateurs de la Méditerranée. Pendant trois jours, tous les bateaux inscrits sillonneront une zone déterminée afin de capturer ces squales. Et ces derniers, une fois remis à l’eau se transformeront en reporters preneurs d’images en enregistrant, en temps réel, leurs évolutions. La caméra repêchée permettra d’analyser leurs comportements en milieu naturel. Cette aide apportée par le « Thon club » sera essentielle pour mieux connaître la vie sous-marine. Il ajoutera ainsi, à l’aspect sportif, convivial et ludique de cette compétition un chapitre scientifique qui permettra à la recherche d’évoluer dans le domaine du développement durable. Par ailleurs, « le Thon club » a organisé du 31 juillet au 2 août dernier au Cap d’Agde, le défi méditerranéen de la pêche hauturière. 50 embarcations ont participé à la compétition, qui cette fois encore a permis de rejeter les prises à la mer.

Source : Midi Libre – Agde Edition du jeudi 16 juillet 2009