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ACTES DU COLLOQUE INTERNATIONAL POUR
LA CRÉATION DU
PELAGOS - SANCTUAIRE POUR LES MAMMIFÈRES MARINS EN MÉDITERRANÉE
Conférence et débat
à bord de "L'AMERIGO VESPUCCI" bateau école de la marine Italienne
- Port de Nice, le 2 Juillet 1996
INTERVENANTS
| M. RICCI |
Commandant du navire école "L'Amerigo Vespucci" |
|
Mme Rosalba GIUGNI |
Présidente de l'Association Mare Vivo |
|
M. René VESTRI |
Maire de Saint Jean, Conseiller général, Président de l'Association
SOS Grand Bleu. |
| M. Giulio RELINI |
Professeur
d'Ecologie à l'Université de Gènes. Président
de la Société Italienne de Biologie Marine |
| Mme Denise VIALE |
Cétologue. Professeur
d'Université à Corté |
|
M. Alain PIQUEMAL |
Professeur d'Université. Juriste du droit international
du Droit de la Mer |
|
M. Gilles MARTIN |
Professeur d'Université. Juriste du droit communautaire
de l'environnement |
|
M. J-Claude BRACONNOT |
Chargé de recherche au CNRS, plancton et chaines alimentaires |
|
M. Dominique TAILLIEZ |
Physicien, Océanographe de la Mission "EREBUS" sur
Antarctica |
|
M. Alain MOUSSU |
Docteur vétérinaire. Spécialiste des oiseaux de mer |
|
M. Patrick MIRAN |
Conseiller régional.
Écologiste indépendant |
|
M. Alexandre MEINESZ |
Professeur d'UNiversité. Chargé de recherche sur la
Caulerpa taxifolia |
Un colloque sur le thème de la mise en
place d'un sanctuaire marin pour les cétacés en Méditerranée a eu lieu dans
la matinée du Mardi 2 juillet 1996 à bord du navire de la marine italienne
"L'Amerigo Vespucci" en escale dans le port de Nice, à l'initiative de l'association
italienne Marevivo et de l'association française SOS Grand Bleu.
DISCOURS D'OUVERTURE
M. RICCI Commandant du navire école
"L'Amerigo Vespucci"
La campagne printemps-été du navire est dédiée cette année aux dauphins, ambassadeurs
de la mer, comme espèce significative des cétacés. La marine est heureuse
d'accueillir ce colloque sur les cétacés et la protection de l'environnement
marin.
Mme GIUGNI Présidente de l'association
Marevivo
L'association Marevivo a débuté en 1985 en enlevant les plastiques sur les
plages. Elle possède aujourd'hui des délégations dans la plupart des villes
de la Méditerranée. C'est une association à but non lucratif, indépendante
et composée de bénévoles. Des campagnes de sensibilisation et d'éducation
ont été réalisées. Marevivo a travaillé dans les écoles, avec des enfants
sur le thème de la protection de l'environnement. Elle a réalisé des campagnes
en Méditerranée afin de créer une collaboration internationale pour la sauvegarde
de notre mer. Nous sommes partis depuis le 2 Mai de Civita Vecchia, avec ce
bateau et nous avons réalisé 8 escales pour parler des thèmes de la sauvegarde
des dauphins et de la protection de la Méditerranée. Nous avons parlé de la
pêche, de l'impact du tourisme sur les côtes, de la posidonie, de l'environnement
détruit. Cette dernière escale va nous permettre de parler de la création
d'un sanctuaire pour les cétacés. C'est un grand espoir que tous les amoureux
de la mer veulent voir se concrétiser. La campagne de Marevivo continue tout
l'été sur les bateaux commerciaux de Via mare ainsi que sur toutes les plages.
M. René VESTRI Maire de Saint-Jean
Cap Ferrât, Président de S.O.S. Grand Bleu
L'association SOS Grand Bleu est née en 1989 en réaction aux massacres de
dauphins par des filets dérivants. Nous avons traduit devant les tribunaux
les pêcheurs italiens qui utilisaient des filets dérivants. Nous avons réduit
la longueur des filets dérivants de 15 km à 2,5 km. Il faut maintenant préserver
l'ensemble de la Méditerranée et prendre conscience que la mer n'est pas uniquement
une surface mais un volume bien vivant qu'il faut protéger. Nos actions sont
principalement réalisées en direction des enfants. Il faut qu'ils prennent
conscience qu'un plastique jeté va couvrir les fonds marins et tuer des tortues.
Avec l'aide de Mr Dewez et Monsieur Sidois, nous avons réalisé des rencontres
avec 2 000 enfants afin qu'ils découvrent le monde de la mer. J'ai survolé
avec l'aide de la "CIPALM" (Cellule d'Intervention contre la Pollution dans
les Alpes Maritimes) tout le département depuis la Roya jusqu'à Théoule. Il
faut prendre conscience que notre qualité de vie et notre mer sont terriblement
menacées. Partout, nous avons vu des nappes d'hydrocarbures, des déchets.
Le département a mis des moyens énormes pour lutter contre cela. La vie est
quelque chose de merveilleux, qu'il faut continuer à protéger.
CONFÉRENCE SCIENTIFIQUE
M. Giulio REUNI Professeur
d'Ecologie
à l'Université de Gènes, Président de la Société Italienne de Biologie Marine
Mon domaine de compétence est la biologie marine, je ne suis pas cétologue,
mais je m'intéresse aux relations entre l'environnement, les cétacés et le
réseau trophique. On m'a demandé de parler du sanctuaire des cétacés. J'ai
eu l'honneur de faire partie de la commission italienne qui a été à la base
de cet accord il y a 3 ans à Bruxelles entre la France, l'Italie et la Principauté
de Monaco.
La zone qui a été proposée pour ce sanctuaire est une zone où il y a une concentration
de cétacés et de grands poissons pélagiques. Dans cette zone les cétacés trouvent
à se nourrir. C'est une zone exceptionnelle du point de vue trophique et biologique.
Il y a deux phénomènes très important : la remontée d'eau profonde riche en
nutriments et l'existence des vents du nord (la tramontane et le mistral).
Nous pouvons dire que l'abondance des cétacés est due principalement à ces
vents du nord. C'est l'argument de ce que je vais vous présenter.
La Mer Méditerranée est caractérisée par un bilan hygrométrique négatif. Il
y a un déficit annuel d'environ 1 mètre de sa hauteur d'eau qui n'est pas
compensée par l'arrivée d'eau des précipitations et des fleuves. Il s'en suit
alors une entrée d'eau par Gibraltar. Des courants découlent de cette situation.
Il existe un courant en provenance de la Sardaigne et de la Corse qui arrive
dans le Golfe de Gènes. Il est renforcé par un deuxième courant venant de
la Méditerranée orientale. Ce dernier est un ensemble de courants de 20 km
de large, de 100/300 m de profondeur avec un flux de 1 à 2 millions de m3/s.
C'est un véritable fleuve qui passe le long de la Ligurie, de la Provence
et qui par la suite parcourt le bassin Catalan.
L'autre composante très importante est la formation d'eau profonde. Il y a
une entrée d'eau chaude dans le bassin méditerranéen. Les zones superficielles
à cause des vents froids et secs d'hiver présentent une grande évaporation.
Il y a une augmentation de la densité de l'eau superficielle qui chute alors
vers le fond. Ceci est le moteur principal de tout le système. Cette descente
de masses d'eau vers le fond entraîne la matière organique. A l'inverse, il
y a une formation d'upwelling qui sont des remontées vers la surface d'eau
très riche en sels nutritifs. Ces sels nutritifs sont à la base de la chaîne
trophique. Les masses d'eau, avec leurs caractéristiques thermiques et salines
différentes, provoquent la formation d'un front.
En relation avec cette remontée d'eau et dans la même zone, il y a une distribution
élevée de la chlorophylle, c'est à dire du phytoplancton qui est également
à la base de la chaîne trophique. C'est à partir d'images satellites que nous
voyons les conditions trophiques de l'ensemble de cette zone qui est très
riche.
Nous savons que cette mer est particulière du point de vue hydrologique. Elle
est très riche en phytoplancton et en zooplancton. Nous avons également recueilli
beaucoup d'informations sur les cétacés. Nous cherchons à connaître un peu
mieux les relations entre les conditions hydrologiques, la densité de phytoplancton
et de zooplancton et la présence de grands pélagiques.
Nous avons réalisé une série de campagnes océanographiques à bord de navires
professionnels. Nous avons mesuré la température, la salinité et tous les
autres paramètres.
Nous avons utilisé de gros filets de 20 mètres de longs, très larges à la
bouche et qui se terminent par un fin filet à plancton. Nous avons réalisé
des prélèvements en commençant à partir de 750 m de profondeur. Nous avons
traîné pendant 15 minutes en profondeur, puis nous avons remonté les câbles,
et ainsi de suite depuiNousIesavopsc réalisé un échantillonnage : poissons
des profondeurs, méduses des grands fonds, céphalopodes, petites crevettes,
argonautes, crustacés, formes planctoniques diverses. Ce sont des poissons
sans intérêt économique mais fondamentaux pour la chaîne trophique. Dans ce
bassin, il y a une grande présence de petits crustacés euphausiacés, Meganictifanis
norvegica qui sont la clé de la présence des gros prédateurs (baleines, dauphins,
thons, espadons, requins,...).
Nous avons voulu voir s'il y avait une relation entre l'abondance de ces euphausiacés
et l'abondance des baleines. Les baleines sont des filtreurs qui mangent surtout
du krill. Nous savions qu'il existait des relations entre les deux présences
; mais c'est la première fois qu'il a été mis en évidence une relation stricte
entre les deux composantes : la présence de krill et la présence des baleines.
Nous avons fait des échantillonnages, nous avons mesuré la colonne d'eau et
nous avons noté la présence des cétacés (52 baleines en 15 jours).
Il y a une concentration de Meganictifanis norvegica dans ces zones du bassin
qui est en relation avec les zones frontales. La présence la plus dense de
baleines est exactement dans la même zone que les euphausiacés. Ce n'est pas
surprenant et on sait que les baleines sont dans ce bassin surtout pour des
raisons trophiques. Nous avons également recueilli des échantillons provenant
de l'estomac d'une baleine percutée par un ferry et ramenée jusqu'au port
de Gènes. Nous avons essayé avec la collaboration d'autres chercheurs, de
recueillir des résidus fécaux de baleine. L'analyse de ces contenus à la loupe
binoculaire a permis de démontrer que ces résidus fécaux étaient composés
seulement de Meganictifanis norvegica. Un de nos étudiants a mesuré toutes
les mâchoires de Meganictifanis norvegica. Ainsi, nous avons pu faire une
reconstitution de la distribution des tailles de la population de ce crustacé
dans les différentes zones, pour savoir si les baleines mangeaient une taille
précise d'euphausiacés. Cette espèce vit en masse et on ne sait pas si ce
comportement est caractéristique de l'espèce ou si les regroupement sont provoqués
par des signaux émis par les baleines. Cette zone est aussi importante pour
tous les gros pélagiques : les requins, les cétacés odontocètes comme le dauphin
bleu et blanc, le grampus et le globicéphale. Je pense que les cétacés les
plus importants du bassin corso-liguro-provencal sont les baleines et les
globicéphales. Nous avons pu faire une rencontre d'une cinquantaine de
globicéphales.
Les odontocètes sont principalement des mangeurs de céphalopodes. Cette région
est caractérisée par la présence de céphalopodes. Il y a une relation entre
les odontocètes et les céphalopodes.
Cette zone est aussi très importante pour la pêche : les euphausiacés sont
aussi à la base du réseau trophique pour le thon et l'espadon et la région
est fortement exploitée par les thoniers italiens et français. Il y a également
beaucoup de filets dérivants qui ne sont pas compatibles avec les gros pélagiques
(les filets dérivants sont des filets à maille de 30 cm qui dérivent librement
au gré des courants).
Cette zone est reconnue comme intéressante à protéger. Le 22 mars 1993, une
déclaration a été signée par les différents états riverains, mais aucune mesure
pratique d'intervention n'a été mise en place. Nous devons aménager un territoire
qui est important également pour les pêcheurs. Il faudrait interdire cette
zone aux pays non-méditerranéens. Aujourd'hui, il existe aussi un nouvel instrument
juridique qui est la convention de Barcelone qui prévoit aussi la protection
des eaux du large pour les aires spécialement protégées.
Mme Denise VIALE
Cétologue, Professeur d'Université
à Corte, Corse
Résumé de V intervention de madame Denise Viale
J'ai avec moi 12 mémoires d'étudiants consacrés à tous les cétacés échoués
sur les plages corses depuis 1990. Tous les dauphins ont été disséqués et
nous y avons fait des observations anatomo-pathologique. Je voudrais ajouter
que dans les jeux des vents, il y a un mouvement tournant qui nous amène des
vents de toute l'Europe du nord. Ce qui entraîne une concentration rapide
de la pollution atmosphérique en Méditerranée. Jusqu'en 1982, on ignorait
la pollution atmosphérique et on pensait surtout à la pollution charriée par
les eaux des fleuves. Il y a une baisse au niveau de la pollution fluviale
mais il faut persévérer. Depuis 1970, on mesure la concentration de toxiques
dans les corps des cétacés qui sont au plus haut niveau de la chaîne alimentaire
(niveau 5). En 1974, un bébé mort à la naissance contenait dans ses tissus
du plomb et du cadmium. Les étudiants ont trouvé jusqu'à 32 ug de plomb. En
effet, les femelles se désintoxiquent de leus toxiques en le donnant
à leur bébé (placenta et lait). Les plus chargé
en toxiques sont les dauphins femelles à la puberté, ensuite
elles le transmettent à leurs petits. Le mercure a déjà
baissé, il faut maintenant faire baisser le plomb et le cadmium.
La macropollution est également grave pour les
cétacés. Une baleine échouée aux îles Lavezzi avait dans son estomac 10 m2
de bâche plastique.
Les cétacés échoués présentent une fragilité des tissus ; les poumons ne tiennent
plus la pression ; il manque des alvéoles pulmonaires et les poumons ne sont
plus fonctionnels. Il s'accumule des granulations de mercure dans le foie
et dans les parois des vaisseaux sanguins. Quand des dauphins sont capturés
par accident, ils devraient être sains. Or il y a les mêmes doses de toxiques
que chez les dauphins échoués. La moyenne d'âge des dauphins échoués est de
2 ans au lieu de 5 ans auparavant.
Nous venons de mettre en évidence une attaque virale sur une baleine. La peau
s'en allait sous l'effet des toxique»,. Elle présentait une congestion de
l'épiderme (érythème). Sous l'épidémie, le derme avec les capillaires sont
injectés de sang, c'est un érythème de type rougeoleux et non une rougeole
comme disent par erreur les médias.
Nous sommes responsables pour aménager et gérer ces populations animales,
c'est une des raisons pour que ce sanctuaire existe.
DÉBAT PUBLIC
Réaction d'un membre du public :
M. Patrice MIRAN Conseiller Régional Provence Alpes Côte d'Azur
C'est affolant de voir cette véritable hécatombe tout près de chez nous. J'ai
quelques suppositions sur la provenance des pollutions et quelques inquiétudes
supplémentaires. Vous avez cité notamment les pesticides, je pense que les
organochlorés doivent être trouvés en quantité importante dans les organes
des animaux que vous étudiez.
L'agriculture est la plus utilisatrice de pesticides sur notre Riviera aussi
bien italienne que française. Je peux vous donner un chiffre : l'agriculture
qui concentre le plus l'utilisation de ce type de produit est le maraîchage
hors sol qui se développe de manière importante. Au cours des 6 dernières
années dans les Alpes Maritimes, le nombre d'exploitations utilisant des pesticides
en maraîchage hors sol a augmenté de 124%. Au lieu de solutionner le problème,
il faudrait qu'on arrive à limiter la progression des phénomènes qui sont
à l'origine de cette pollution.
Autre problème, vous avez parlé de pollution atmosphérique. Cette pollution
augmente de façon considérable dans le département. Le premier facteur de
pollution est la circulation automobile. Celle-ci au lieu d'être limitée dans
sa progression, continue à être encouragée. Et je ne parle pas de la pollution
atmosphérique due aux usines d'incinération qui vont être doublées d'ici 10
ans dans le département.
Ce sanctuaire, s'il voit le jour va poser le problème du développement économique
global des régions riveraines. On va reparler du fameux développement durable,
développement qui prend en compte la nécessité de préserver les stocks des
ressources naturelles qu'on utilise pour la production économique. Je me tourne
vers les gens qui travaillent sur le projet du sanctuaire. Est- ce que les
discussions qui concourent à la création de ce sanctuaire sont à l'ordre du
jour ? Sinon il faut nous le dire.
Question du public :
- Quels fondements juridiques doit-on attendre pour la création de ce
sanctuaire ?
Réponses des conférenciers :
M. Alain PIQUEMAL Juriste international du droit de la mer
Sur le plan juridique, il y a un certain nombre d'instruments qui peuvent
concourir à la mise en place du sanctuaire, mais divers textes posent des
problèmes juridiques et politiques.
Du point de vue juridique, sur le cadre du droit de la mer, le sanctuaire
tel qu'il est envisagé dans le cadre juridique méditerranéen porte largement
sur la haute mer, la zone au-delà de la limite des 12 miles marins.
Sur le plan juridique, on est en face de différents instruments qui peuvent
être des instruments complémentaires : ceux qui touchent la protection des
espèces comme la convention de Bonn et ceux qui touchent également les textes
juridiques fondamentaux concernant les espaces marins comme la convention
de Berne.
Je vous signalerai 2 catégories de textes :
- la convention des Nations Unies sur le droit de la mer de 1982 établit un
certain nombre de zones maritimes au-delà des eaux territoriales dans lesquelles
les états riverains disposent du droit de juridiction. Notamment dans les
Zones Economiques Exclusives, les états riverains disposent du droit de juridiction
sur la recherche scientifique marine, PAGES - la conservation des ressources
biologiques et la protection de l'environnement marin. Dans le cadre méditerranéen,
on dispose de la convention de Barcelone et de protocoles d'applications.
Celui qui intéresserait directement le sanctuaire est le protocole sur les
Aires Spécialement Protégées. 11 a fait l'objet d'une révision complète à
Barcelone en 1995 pour tenir compte précisément du développement durable.
On dispose maintenant d'un texte qui a été signé mais non ratifié et qui permet
la mise en place d'aires spécialement protégées avec également des aires spécialement
protégées d'intérêt méditerranéen qui peuvent porter également sur la haute
mer.
Il y a malgré tout un problème politique qui se pose en Méditerranée, pour
des raisons de difficultés de délimitation liées à un certain nombre de confrontations
politiques en Méditerranée. La ZEE (Zone Economique Exclusive) n'a pas été
reconnue en Méditerranée par la quasi totalité des états. Est-il possible
d'utiliser certains aspects du concept de la ZEE, c'est à dire les aspects
de protection de l'environnement marin qui sont reconnus aux états riverains
sans établir une ZEE ? Pouvons-nous établir une zone d'intérêt écologique
puisque dans un domaine voisin, certains états méditerranéens ont établi des
zones de pêche exclusives et n'ont utilisé que certains aspects du contenu
juridique de la ZEE.
Le problème est important. Si on se limite à interdire un certain nombre d'engins
de pêche aux seuls ressortissants des états qui mettent en place le sanctuaire
; on aura une distorsion complète entre les intérêts économiques des navires
battant pavillon des états ayant mis en place ces zones et ceux des navires
battant pavillon étranger. Cela pourrait entraîner un changement de pavillon.
C'est un problème qui est tout à fait politique et juridique. Je pense personnellement
qu'en utilisant l'ensemble des textes juridiques que nous avons à notre disposition,
s'il y a une volonté politique des états, nous disposons des instruments juridiques
permettant un contrôle précisément des engins de pêche et de la protection
des espèces. C'est un mouvement qui est de plus en plus perceptible dans le
droit international de la mer. J'ai participé l'an dernier à New York à la
mise en place d'une nouvelle convention sur les stocks en haute mer ; les
différents états riverains ont considéré qu'ils avaient des droits en ce qui
concerne la protection des stocks marins. En l'occurrence nous avons des instruments
juridiques en la matière. Je crois que le problème est tout autant politique
que juridique.
M. Giulio REUNI Professeur d'Ecologie à l'Université de Gènes
Je suis tout à fait d'accord avec vous, c'est seulement
une volonté politique. Aujourd'hui les politiciens ne peuvent pas dire : nous
n'avons pas d'instruments juridiques. Spécialement en Méditerranée, nous avons
2 organisations : la convention de Barcelone et la structure de l'UNEP.
Si les pays de Méditerranée sont d'accord, les pays étrangers doivent respecter
les règles. C'est seulement une volonté politique et je dis malheureusement
surtout pour la France, l'Italie et l'Espagne.
M. Jean-Claude BRACONNOT Chargé de recherche au
CNRS à Villefranche
La station zoologique de Villefranche s'est spécialisée depuis plus de 100
ans dans l'étude du plancton en mer Ligure. La mer Ligure est une zone spécialement
étudiée comme vous avez pu le voir dans l'exposé préliminaire.
Je voudrais rajouter 2 petites choses à propos du fonctionnement de ces écosystèmes
: On parle souvent à propos des cétacés et de leur nourriture d'une compétition
à l'intérieur même du plancton entre des animaux qui sont absorbables et consommables
par les baleines et ceux qui ne le sont pas. Par exemple, autour de l'Antarctique,
il y a une compétition énorme entre ce qu'on appelle le plancton gélatineux
que les baleines n'apprécient pas énormément et le krill qui lui est excellent.
En Méditerranée, nous avons aussi des invasions de plancton gélatineux qui
pourrait peut être paraître nocif pour les baleines. Depuis peu, nous avons
eu des études planctoniques qui nous ont apporté des éclaircissements sur
le rôle de ces animaux que l'on pensait nuisibles.
On s'est aperçu qu'il y a un rôle énorme joué par ces animaux dans la mesure
où ils accélèrent le recyclage de la matière dans la couche d'eau et même
jusqu'à une profondeur assez forte. On a trouvé des populations gélatineuses
jusqu'à 500 - 600 mètres. Pour des herbivores, cela parait curieux, mais ils
arrivent à se nourrir et à recycler la matière jusqu'à ce niveau-là. Il faut
être très prudent quand on étudie cette chaîne alimentaire, elle est bien
plus complexe qu'on ne le pense. Une autre complexité s'est ajoutée, la Méditerranée
avait une réputation d'être une mer dite oligotrophe, c'est à dire une mer
pauvre. En fait actuellement, on révise cette notion et on s'aperçoit que
bien que n'étant pas une mer riche, il n'est pas négligeable de la considérer
comme une mer relativement riche. Maintenant, si on descend jusqu'à la boucle
microbienne qui a été décrite il n'y a pas très longtemps, on s'aperçoit que
c'est de là que vient la richesse des systèmes méditerranéens. Quand on fait
intervenir jusqu'aux bactéries, on s'aperçoit qu'elle n'est plus du tout pauvre.
C'est une découverte qui a son importance : l'évolution des recherches actuellement
dans la partie pélagique du plancton est à la base de la vie des cétacés.
Le plancton en général souffre de la même réputation que la faune des sols
ou les insectes qui ont un rôle énorme sur la planète : on considère que ça
marche tout seul et qu'on n'a pas besoin de s'en occuper. C'est une erreur.
Si on veut défendre les grosses bêtes il faut aller jusqu'aux plus petites
et considérer que la moindre action de l'homme comme répandre une couche d'huile
à la surface de l'eau par exemple, va empêcher le fonctionnement de tout le
système à partir de la photosynthèse. Il faut considérer aussi les petits
êtres vivants qui sont à la base du système.
Il y a une revue "Aqui" qui a été créée il y a quelques années par le conseil
Général des Alpes Maritimes et les provinces de Cunéo et d'Impéria. J'avais
fait un article un article sur la mer Ligure, non pas zone à protéger pour
les animaux mais plutôt zone à protéger pour les scientifiques : c'est une
zone atelier merveilleuse, il ne faut pas l'abîmer car on a encore du travail
à y faire.
M. Dominique TAILLEZ Physicien océanographe, membre
d'Antarctica
Je suis parti avec l'Antarctica aussi bien au
Pôle Sud qu'au Pôle nord pour étudier les zones de formation d'eau profonde.
Ces zones sont exceptionnelles dans le monde. Il y a essentiellement les pôles
bien sûr, puis la mer de Weddell, la mer de Ross, le Spitzberg. Il y a aussi
quelques zones particulières comme le golfe de Gènes. Il vaut mieux faire
des études dans le golfe de Gènes, où il fait moins froid que dans l'Antarctique!
On a observé que toutes les zones fonctionnent de la même façon. Il y a un
enfoncement des eaux de surface et puis à la périphérie des remontées d'eau.
Dans ces zones une accumulation de plancton et des baleines sont observées.
Vous savez que l'Antarctique est devenu un sanctuaire pour les baleines. Tout
ce qui est en dessous du cercle polaire antarctique (pôle sud) est maintenant
une zone protégée. Il serait temps que l'on face la même chose dans le golfe
de Gènes. Le problème, c'est que dans l'Antarctique, il n'y a personne, il
n'y a aucune pression humaine puisque l'Antarctique est un grand désert. La
Méditerranée, comme l'a fait remarquer tout à l'heure Mr Patrice Miran, a
un problème humain qu'on ne prend pas suffisamment en compte. Dans les 15
ans à venir, la population de la Méditerranée va probablement plus que doubler
et cette augmentation va générer des pollutions qu'on ne prend pas vraiment
en compte. Quand on nous annonce 100 milliards de travaux publics pour doubler
les autoroutes, les voies de chemin de fer et les voies rapides, on pense
que ça va générer une circulation automobile double ou triple, voire dix fois
supérieure à ce que l'on connaît actuellement. Il faut se préoccuper de ces
sources de pollution.
On a commencé à s'en préoccuper : on commence à supprimer le plomb dans l'automobile
et du coup les teneurs en plomb en mer ont commencé à diminuer. Sur le site
du Cap Ferrât, que l'on peut considérer comme une presqu'île à l'abri des
pollutions industrielles locales, nous avons un site où nous recueillons toute
la pollution atmosphérique. Au milieu du golfe de Gènes, dans la zone centrale
qui a été décrite tout à l'heure, nous avons placé au fond de l'eau des pièges
à sédiments qui récoltent tout ce qui tombe (pollution atmosphérique et le
reste). On a vu qu'il y avait une diminution du plomb dans l'eau, mais il
faut continuer à se battre pour faire diminuer de notre environnement industriel
les autres polluants qui ont été décrits tout à l'heure par Madame Denise
Viale.
Questions du public
- On voit à la suite des exposés qu'il y a urgence ; on voit des scientifiques
qui crient au secours ; des animaux de plus en plus jeunes mourir et s'échouer
; des associations italiennes et françaises qui militent pour la protection
de ce périmètre à protéger ; des juristes qui nous disent que tout est prêt
et qu'il y a juste des volontés politiques à mettre en place. Qu'est-ce qu'on
peut faire personnellement pour influer sur les politiques et les gens qui
prennent les décisions ? J'ai vu des articles montrant des accords signés
entre autres par le ministre de l'environnement italien et on ne voit rien
avancer sur le terrain. Comment peut on faire, vu le consensus qu'il y a autour
de cette table, vu le nombre de participants, pour que ça avance ? Quelle
est l'action pour que tout ça se concrétise et pour tenter de solutionner
ce problème et de sauvegarder ce périmètre unique ?
Réponses des conférenciers :
M. Gilles MARTIN Juriste
du droit communautaire de l'environnement
Je ne me permettrai pas de vous dire ce que vous devez faire. Je peux vous
dire que l'acte a été signé également par le ministre de l'environnement français.
Il été signé d'autant plus facilement, que cet acte n'avait pas de conséquences
juridiques. Les difficultés viennent lorsqu'il s'agit de signer un acte qui
a une portée juridique effective.
Les scientifiques, les juristes nous ont montré
qu'il y avait les outils nécessaires. Les constats qui ont été faits sur une
limitation des dégradations causées par la pollution sont liés à l'adoption
de textes dans les droits internes (droit français, droit allemand,...) qui
ont amélioré la situation. S'il y a des progrès dans la lutte contre la pollution
dans les états, c'est effectivement parce qu'il y a des textes relativement
efficaces qui ont été adoptés. De même pour la protection de la nature, la
loi du lOjuillet 1976 en France a permis à certaines populations en régression
d'augmenter.
Il y a une chose qui manque à mon avis dans ce que nous avons dit et avant
de passer à la décision politique. Il faut en mesurer les enjeux. Or ces enjeux
personne n'en parle ! On fait comme s'ils n'existaient pas. Il y a un problème
de localisation de ce sanctuaire. Tout le monde le sait et il ne faut pas
se le cacher. On sait bien qu'il y a des discussions difficiles entre le quai
d'Orsay en France et les ministres italiens. Dans ces discussions, interviennent
la prise en compte de conflits latents et peut-être d'antagonismes comme ceux
entre la Grèce et la Turquie. Il ne faut pas penser que, puisque les scientifiques
ont fait le constat, puisque les juristes disent qu'il y a les outils pour
progresser, il n'y a plus qu'à un ministre de dire : "je prends la décision
politique". Il y a des enjeux économiques très importants : les pêcheurs par
exemple, et d'autres problèmes qui doivent être pris en compte.
Je serais tenté de dire que ce que je reproche un peu en général à la démarche
des scientifiques, c'est de ne pas intégrer dans les discussions dès l'origine,
des spécialistes de sciences sociales, de sciences politiques, de sciences
juridiques, de sciences économiques... Au nom des juristes, je peux dire que
souvent le juriste est appelé tout à fait à la fin, après les études scientifiques
et qu'on lui demande de faire un texte, un décret, une loi obligatoire. C'est
plus compliqué que ça et à mon avis, il faut intégrer les paramètres sociaux,
économiques, juridiques, politiques, etc... tout à fait en amont et pas seulement
les prendre tout à fait à la fin sinon ils bloqueront l'avancée des choses.
M. Dominique TAILLEZ Physicien océanographe, membre
d'Antarctica
Excusez moi de vous renvoyer la question et que les marins m'excusent par
avance, car je vais parler d'eux.
Vous avez vu récemment que les ouvriers des arsenaux se sont mis en grève
et ont manifesté parce qu'on allait fermer les arsenaux. Il y a un problème
économique et pour régler ce problème économique, il faudrait faire de nouveaux
bateaux de guerre ou un nouveau porte avion ? Il faut également tenir compte
des problèmes économiques des pêcheurs. Je ne sais comment résoudre ces différents
problèmes...
M. Jean-Claude BRACONNOT Chargé de recherche au
CNRS à Villefranche
Ce que je voulais dire, simplement, ce n'est
pas en niant l'existence d'un problème que l'on peut avancer. Bien entendu,
je n'ai pas voulu dire qu'il fallait s'aligner sur ces intérêts-là et qu'ils
étaient les seuls à prendre en compte. Je crois que les intérêts de protection
de l'environnement, y compris du point de vue économique sont tout à fait
essentiels, mais on ne peut pas avancer si on ignore les autres problèmes.
Ils existent et il faut les intégrer.
M. Patrice MIRAN Conseiller Régional Provence-Alpes-Côte-d'Azur
Je ne veux pas rentrer dans la querelle sciences exactes contre sciences humaines.
Vous dites qu'il y a des enjeux économiques, politiques et sociaux autour
de la création de ce sanctuaire. Je crois que la question posée à travers
ce sanctuaire et à travers toutes les questions de protection de l'environnement
dans notre région Ligurie-Côte d'Azur, reviennent à une seule même question:
comment assurer un développement économique en prenant en compte la question
de la gestion des ressources naturelles ? Pour le moment tout porte à croire
que les décisions économiques et politiques qui sont prises localement et
nationalement ne prennent pas en compte ce problème.
Je pense qu'à partir de là, on peut maintenant réfléchir, mais ne demandez
pas à mon avis aux gens qui font des sciences dures de régler ce problème-là,
ce n'est pas à eux de le régler. Les personnes qui doivent régler ce problème
sont les responsables politiques. La prochaine reunion autour du sanctuaire
devrait inviter tous les responsables économiques et politiques et leur poser
la question. Je ne crois pas que c'est à notre niveau qu'on peut réellement
décider pour eux.
Pour revenir au sanctuaire, je me demande comment on va mettre en place un
sanctuaire dans une zone où il y a une circulation maritime intense. On nous
propose d'augmenter la cadence entre la Corse et le continent avec des ferries
qui vont aller de plus en plus vite et qui risquent de poser un certain nombre
de problèmes aux cétacés. Je ne crois pas que l'on va prendre en compte la
question du sanctuaire si on continue à entasser des milliers et des milliers
de gens sur la bande littorale autour de ce sanctuaire. C'est ça les questions
que pose le sanctuaire, mais je ne suis pas persuadé qu'on ait la réponse.
Mme Denise VIALE Cétologue, Professeur d'Université
à Corte, Corse
Je crois que ce que vient de dire Patrice Miran mérite un commentaire. Il
vient de mettre les politiques face aux scientifiques ou aux juristes. Il
a tout à fait raison ce n'est pas notre travail. Madame, merci de demander
ce qu'il faut faire, mais je crois que je poserai la même question, nous avons
chacun un rôle de scientifique ou de juriste, mais nous sommes tous appelés
à intervenir. Je crois que le problème doit être posé différemment : les politiques
sont mis au même plan que les scientifiques. Nous vivons dans une démocratie
et nous devons participer à cette prise de décision à l'échelle d'associations,
de quartiers, de communes, etc.....
Au-delà de mon travail, je milite dans une association de femmes, parce que
les femmes se sont rendues compte qu'on leur faisait violence dans leur profession,
dans leur vie et dans leur environnement. Cette pollution nous fait violence
et nous militons contre celle-ci. La première chose à faire, c'est de cesser
de se taire, de dénoncer les choses.
M. Giulio RELINI Professeur d'Ecologie à l'Université
de Gènes
Je pense que les politiciens ont besoin d'avoir une pression qui doit être
créée par les organisations comme Marevivo ou SOS Grand Bleu. S'il y a une
pression très forte de la part de ces organisations, les politiciens prendront
en considération le problème. Nous sommes convaincus que c'est un problème
très important : c'est un héritage pour l'humanité. C'est aussi un laboratoire
naturel que l'on doit conserver intact pour pouvoir l'étudier et pour mieux
comprendre le fonctionnement de notre système. Je ne vois pas de contraintes
négatives à la mise en place du sanctuaire, même pour les pêcheurs. Je suis
convaincu que pour le pêcheur italien ou français, un aménagement de la zone
serait positif.
Mme GIUGNI Présidente de l'association Marevivo
Je veux répondre à Madame, car je fais un travail volontaire avec beaucoup
d'enthousiasme. Ce que dit le professeur Relini est la meilleure chose à faire.
Toute personne qui croit à la mise en place du sanctuaire doit faire pression
: les médias, les politiciens, les enfants. Nous devons faire une réunion
avec la France, l'Italie, la principauté de Monaco, l'Espagne et demander
une nouvelle fois la mise en place du sanctuaire. Il faut renouveler une nouvelle
fois les occasions d'être réunis comme aujourd'hui et de faire des communiqués
de presse, d'aller informer les écoles et d' essayer d'avoir un public qui
nous aide avec force.
On a vu que l'instrument juridique existait. Les scientifiques nous disent
qu'il faut protéger cette zone. Il faut maintenant rencontrer et convaincre
les pêcheurs que ce sanctuaire sera bénéfique pour eux, car il bloquera les
pêches de pays étrangers à la Méditerranée. Il faut toujours trouver le moyen
de communiquer en dehors afin de convaincre les gens qui ne sont pas présents.
Aux Etats Unis, l'opinion publique a réussi à arrêter la pêche au thon très
destructive. Nos pays n'ont pas encore la conscience de la force de l'opinion
publique. Il faut mettre en place des réunions au niveau international, avec
des politiciens pour parler du sanctuaire.
Question du public :
- L'opinion publique a une grande force, spécialement au sud de l'Italie où
les pêcheurs sont nombreux et vont voter. Que proposez-vous aux pêcheurs,
s'ils ne peuvent plus pêcher ?
Réponses des conférenciers :
M. Giulio RELINI
Professeur d'Ecologie à l'Université de Gènes
Le problème ne se pose pas pour le sanctuaire. Il faut prendre les problèmes
les uns après les autres. En ce qui concerne les filets dérivants, je pense
que ces types de filets ne peuvent être utilisés en Méditerranée, même ceux
de 2,5 kilomètres. Des filets associés ensemble couvrent des centaines de
kilomètres et ont un impact néfaste sur la population marine. La solution
n'est pas dans la reconversion dans d'autres types de pêches, parce que la
pêche aux palangres est déjà excessive. Il faut penser à une reconversion
d'autre type .
Facile à dire mais quasi-impossible à réaliser
si on ne met pas en place un accord international entre l'Europe et les pays
de Méditerranée. Sinon, on se dirige vers deux problèmes : devoir acheter
des poissons à des bateaux étrangers et voir nos pêcheurs battre pavillon
étranger et venir pêcher dans les eaux. Il faut empêcher la pêche aux filets
dérivants dans toute la Méditerranée.
Réaction d'un membre du public :
Vous avez parlé des associations : le poids des associations est son nombre
de membres. Le mouvement d'une association pèse beaucoup sur les politiques.
Il est important que beaucoup de monde adhère à ces associations. Deuxièmement,
vous avez parlé des pêcheurs, je suis vice- président de la pêche au gros.
Souvent en mer, nous croisons des baleines et des dauphins, nous aussi voulons
lutter contre la pollution : sacs plastiques, bouteilles, même des frigidaires.
Il faudrait lutter contre les plaisanciers qui lancent leurs détritus par-dessus
les bateaux et aussi contre les navires de commerce. Eviter également de nettoyer
les bateaux avec des détergents dans les ports.
M. Alexandre MEINESZ Professeur d'Université à Nice
Je voudrais tout d'abord adresser des remerciements à la marine italienne
qui a facilité cette organisation. A l'association Marevivo, association nationale
qui a une grande ampleur et que nous n'avons pas en France. Une telle association
serait très utile sur les côtes françaises. Il est vrai que le peuple italien
est plus sensibilisé à la mer et vit beaucoup plus de la mer. Dans les Alpes
Maritimes, beaucoup de gens viennent du nord et on vit peu avec la mer. L'Italie
est un bon exemple. Le maire de Saint Jean Cap Ferrât s'investit aussi beaucoup
dans la protection de la mer et se sent responsable de protéger le milieu
marin.
EXPOSÉ SCIENTIFIQUE
État des connaissances sur la
Caulerpa
taxifolia par Alexandre Meinez
II s'agit d'une pollution que l'on qualifie de biologique
: l'introduction d'une algue qui n'existait pas en Méditerranée et qui s'étend
sans arrêt. Contrairement aux autres pollutions dont on a parlé tout à l'heure,
nous sommes devant un phénomène que l'on ne peut plus contrôler à l'heure
actuelle, qui dépasse notre pouvoir. On est un peu spectateur de cette invasion.
Il s'agit d'une algue : une souche de Caulerpa qui survit dans les aquariums,
pousse régulièrement et de taille beaucoup plus grande que celle qui vit dans
les mers tropicales. Cette algue a été observée pour la première fois dans
les années 80. Rapidement, à la suite des échanges commerciaux entre les grands
aquariums publics, elle arrive à Nancy, à Paris et à Monaco.
Dans les mers tropicales, la caulerpe est toute petite, elle est très rare
(1 ou 2 fois en 1 mois de plongée). Celle qui envahit la Méditerranée pousse
très rapidement (2 cm/jour en plein été, une fronde tous les 2 jours), bile
résiste au froid. Contrairement à toutes les autres souches tropicales que
l'on a pu tester et qui meurent sous les 20°C, celle-ci résiste 3 mois
à 10°C. On l'a trouvée dans des petits ports des Pyrénnées orientales,
et on vient de la trouver dans la haute Adriatique, en face de Venise où l'eau
descend sous les 10°C. 11 s'agit donc de quelque chose qui n'existait
pas vraiment dans la nature et on ne s'explique pas pourquoi cette souche
est beaucoup plus résistante au froid que les autres. Cette souche passe très
bien l'hiver ici.
Elle a été observée pour la première fois sous le musée océanographique où
elle a été cultivée (1 m2 en 1989, 1 hectare en 1990). Elle est observée au
Cap Martin et petit à petit l'algue est disséminée par les ancres des bateaux
ou les filets de pêche. On observe des disséminations de plus en plus lointaines
: 90% des zones touchées vont de Menton à Cap d'Ail.
Ailleurs, ce sont des petits points qui poussent au même rythme, chaque surface
se multiplie d'un facteur 2 à 10 par an. En 90, elle arrive en France ; en
91, on la trouve en Italie. Actuellement, on la trouve à Théoule, à Cannes,
à Golfe Juan, au Cap d'Antibes, à Villefranche sur Mer, au Cap Ferrât, à
Beaulieu....
Toute la zone entre Nice et Menton est contaminée.
En dehors de ces zones, on a trouvé cette algue dans tous les petits ports
de pêche frontaliers. On s'est rendu compte que des pêcheurs venaient la nuit
pêcher dans le Cap Martin et nettoyaient leurs filets en rentrant. On en retrouve
Jusqu'à Andorra et Savone. On l'a trouvée aussi devant l'île d'Elbe, où elle
ne cesse de pousser d'un facteur 10 par an. On l'a trouvé également en Sicile,
à Messine, en Croatie.
De l'autre côté on la trouve sur les côtes du Var (1 hectare à Hyères), à
Toulon, à Agay. On la trouve également aux Baléares, où les autorités espagnoles
ont tout fait pour l'éradiquer. On croyait la situation contrôlée. Malheureusement,
ils n'ont pas surveillé les criques autour de la zone contaminée. Il y a maintenant
plusieurs hectares à Majorque .
L'impact de cette algue : tous les plongeurs ne vont plus dans certaines zones
qui sont devenues tout à fait uniformes : il y avait auparavant des tombants
avec des gorgones, des coraux. Deux plongées, qui étaient classées dans les
plus belles plongées françaises, ne sont plus intéressantes, car tout est
recouvert, de 5 à 40 mètres de profondeur et il faut aller ailleurs pour voir
une plus belle biodiversité. Il y a une faune qui s'adapte à cette caulerpe
mais la biodiversité diminue beaucoup. Tous les animaux et végétaux ne sont
pas atteints de la même façon, mais il y a un bouleversement complet de l'équilibre
qui existait auparavant.
Quand aux pêcheurs, ils sont encore peu nombreux à pêcher dans les zones atteintes.
Les pêcheurs de Menton colmatent les filets avec les caulerpes. Tous les filets
sont recouverts et on ne peut pas les enlever à la main. Il faut les laisser
sécher au soleil. On vient de demander des subventions pour doubler le nombre
de filets. La deuxième prud'homie atteinte est Impéria : les filets sont complètement
colmatés. Personne ne peut prévoir l'issue de cette histoire : l'algue pousse
sur tous les substrats : sable, vase, herbiers de posidonie. On la trouve
dans les ports où elle est contaminée, puis elle sort des ports et va en profondeur.
On en a trouvé jusqu'à 100 mètres de profondeur.
Des séries de techniques de lutte ont été présentées, mais actuellement hormis
un espoir dans la lutte biologique par les limaces, on peut penser qu'il est
vain de lutter. On peut encore lutter dans un endroit où elle vient d'arriver
: le Parc national de Port Cros où les eaux sont particulièrement claires,
limpides et exemptes de toute pollution. L'autorité du parc, sous l'égide
du ministère de l'environnement l'ont fait éradiquer immédiatement. La situation
est préoccupante. Il y a environ 150 publications qui décrivent en détail
la progression, la présence de toxines qui empêchent les animaux de la manger
de façon significative, qui décrivent également les modifications constatées
sur la faune et la flore.
C'est un constat d'impuissance, une pollution biologique végétale que l'on
trouve très souvent au niveau terrestre
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